11 janvier 2026

[Parenthèse 57…]

Le soleil inondait la plaine de ses rayons ardents. Les extrémités légèrement refroidies par l’humidité, elle ne sentait pas la chaleur se lever et prendre possession des herbes qui flirtaient patiemment avec les gouttes de rosée. La fraîcheur de sa peau, enveloppée d’années à traverser les chemins de randonnée au son de ses foulées, passagères incandescentes de ses peurs comme de ses envies d’aimer.

Elle dévalait depuis deux heures déjà les pentes et les recoins de ses contrées, parsemées des effluves de ses aventures passées. Elle rythmait ses muscles tendus à la voix et aux guitares de Gaz Coombes. « Long Live The Strange » lui rappelait les notes passées de sa jeunesse, où elle côtoyait des corps chaloupés au son de Supergrass ou d’Electronic.

À la lumière venaient parfois se cogner de plus sombres pensées. Il lui suffisait alors d’un pas plus assuré, d’une pierre contre laquelle frapper, pour se déloger de la noirceur tentaculaire qui pouvait lui ronger les tendons et les muscles, au point de sentir à l’intérieur d’elle des sentiments enfouis d’une rage extrême. Elle respirait à pleins poumons les effluves des senteurs matinales qui pouvaient lui donner l’envie pressante de partager la tendresse d’un moment singulier avec lui. Sa peau douce se conjuguait à la tendresse de ses yeux quand il finissait par la regarder, nus et allongés sur son canapé, ses gestes marquant son envie de simplement lui signifier qu’ils pouvaient s’abandonner sans crainte, ni l’un ni l’autre, de s’empoisonner ou de s’empêcher de respirer. Comme le dirait Jean-Louis, elle fredonna ces quelques mots dont elle se souvint : « que Vénus retient ».

En arrivant, elle huma les odeurs particulières qui embaumaient systématiquement son chez-soi. Elle sourit. Là où il se trouvait, perché au milieu des geais et des bois, à la lisière de la fin et du chemin, on l’entendait chanter « Temptation », montant le son pour s’imprégner de la basse de Peter Hook. Elle se laissa le temps de l’imaginer se déhancher et s’enivrer sans se soucier d’un regard posé sur un corps qui simplement se contorsionne et se donne, laissant les larmes et les espoirs se mêler à la jouissance pure, animale ou simplement humaine, qui l’inonde et le noie parfois.

En se réveillant ce matin-là, il savait qu’elle viendrait, en empruntant le chemin qui mène vers les bois. Il ne le lui avait pas dit. Il savait toujours quand elle se décidait à venir. Il ne comprenait pas nécessairement pourquoi. C’était comme cela. Il laissait aux choses qui appartiennent à l’au-delà ou aux esprits le soin d’exister autour de lui, sans autre forme que de lire parfois des ouvrages sur ces sujets-là, juste pour approfondir.

Il l’aimait depuis la première fois. Il ne le lui dirait pas. Elle distillait parfois des bribes de ses chemins, ceux qui l’avaient menée à venir s’aimer dans ces contrées. Elle commençait, parfois juste là, puis s’arrêtait, le son, une voix, les disques ou les films qu’ils écoutaient ou regardaient emportant son regard et ses mots vers d’autres endroits qu’il lui laissait le soin de partager quand elle s’y sentait confortable. Il savait maintenant qu’elle était juste devant. Il laissa Bernard Sumner s’éteindre pas à pas. « Famous Last Words » enchaîna. Quelques instants, il se laissa le soin d’imaginer lui fredonner qu’il serait toujours là.

[Prenez infiniment soin de vous… et de ceux que vous aimez]

28 décembre 2025

[Parenthèse 56…]

Emmitouflés dans leurs parkas noirs jais, les joues rosies par les températures hivernales qui s’étaient immiscées dans les vents contraires submergeant toutes les plaines et les villes depuis des milliers de kilomètres, ils essayaient de manger tant bien que mal les gaufres chaudes qui papillonnaient d’une bouche à l’autre. Les rires cachaient leur plaisir de se délecter l’un de l’autre plus que de la pâte qui collait sur leurs lèvres sucrées.

Ils n’avaient pas vraiment fait attention aux deux petits garçons qui tentaient de jouer avec ce ballon qui glissait sur les neiges boueuses du terrain qui jouxtait leur chemin, juste à gauche, en suivant les traces des passants. L’arbre, légèrement éventré par les glaces qui s’infiltraient dans les écorces racornies, invitait chaque amant à s’embrasser goulûment, histoire que leurs corps et leurs vies s’irriguent des onguents d’un amour passionnant.

Chaque pas les amenait dans des contrées qu’ils arpentaient depuis des lustres déjà. Elle ne pouvait s’empêcher de rire aux éclats, quelques glaces se brisant à la lueur de ses sons et de ses doigts qui chevauchaient délicatement sa main, qu’il avait patiemment posée dans celle qui traînait le long de son corps, attendant d’être demandée délicatement. Près de cette tension heureuse, des patineurs s’élançaient sur l’étang gelé, inconscients que, sous cette glace épaisse, de multiples étoiles s’amusaient à danser dans les vasques marécageuses au son des griots lumineux.

Elle avait commencé à enlever son pull, le feu s’étant emballé quand il avait entendu le souffle épris de ces deux-là prendre possession des lieux. Quelques parts sous le plancher, des araignées gambadaient, affairées aux derniers préparatifs : des toiles et des toiles à filer, il y avait un repas à préparer.

Sur le canapé, un peu écorné par des milliers d’années à voir des êtres s’aimer, ils décidèrent de se déshabiller, à pas feutrés, sans sourciller, avec volupté. Ils dévoilaient leurs corps, quelques ratures, des courbes qui sentaient les aventures et les coups portés. Humbles, ils passaient leurs vies aux doigtés des âmes qu’ils avaient décidé de partager, laissant le silence s’imprégner de leurs râles et de leurs sourires, apaisés par tant d’années à enfin se pardonner.

[Prenez infiniment soin de vous… et de ceux que vous aimez]

14 décembre 2025

[Parenthèse 55…]

Le sable s’était invité dans les interstices. Délicatement, il essuyait minutieusement chaque parcelle de peau. Le soleil frappait malicieusement sur son crâne dégarni. Autour de lui, se reflétant dans les lunettes de soleil et sur le miroir blanc que la plage laissait imaginer, s’agitaient les mouvements de centaines d’autres corps, suggérant des danses contemporaines, se croisant et se décroisant, comme si, dans chaque tête, s’immisçaient les sons langoureux de « Hold On » de Rhye, prêtant au jeu des courbes et des volutes d’air les ombres de rencontres discrètes et désuètes des jours d’été.

Elle tournait les pages d’un roman entamé juste pour se délasser. Posée sur un transat, incliné pour mieux observer et se plonger dans les méandres des mots qui s’alignent sans discontinuer pour lui permettre de s’évader, elle ne peut s’empêcher de jeter un œil intéressé sur cet homme qui, au gré de gestes précis et minutieux, retire presque un à un les grains de sable qui, malicieusement, n’en demandent pas tant pour revenir se déposer sur sa peau immaculée. Elle ne peut s’empêcher de sourire face à cette revisite du mythe de Sisyphe. Posant son livre, le regard porté au loin, feignant de ne pas l’observer, elle se laisse bercer par la voix chaude de Dominique Fils-Aimé, balançant son « Feeling Good », le soleil transperçant les corps huilés des jeunes hommes et jeunes femmes s’adonnant, quelques mètres plus loin, à des courses endiablées.

Il sentait son regard, et les sensations qu’elle pouvait ressentir. Il avait toujours eu ce don. Enfin… il ne l’avait jamais appelé comme cela. Trop lourd de porter les âmes qui convolent perpétuellement dans les travées qu’il pouvait emprunter. La solitude lui permettait de simplement gérer. Après avoir retiré le dernier grain de sable qu’il s’était figuré dans sa tête, les pieds tout aussi granuleux qu’au début, il estima que ces gestes lents et répétés l’avaient suffisamment centré. Il se leva. Il posa ses écouteurs sur ses oreilles, non sans, dans un mouvement d’une discrétion toute relative, déposer un sourire à l’adresse de cette dame allongée qui le regardait s’affairer. Personne autour de lui ne pouvait dire s’il avait rougi ou si les rayons avaient été fatals à sa peau diaphane. Sans trop rien décider, il se laissa juste embarquer par la voix puissante d’Amythyst Kiah, distillant une version crépusculaire de « Trouble So Hard », imposant le rythme de ses foulées qu’il avait entamées pour ne pas se ridiculiser plus longtemps de son émoi.

Derrière ses lunettes fumées, elle prit son petit calepin noir. Avec élégance, elle déposa quelques mots sur une feuille immaculée qu’elle déchira avec précision, ses doigts ne tremblant pas. Elle posa ses affaires quelques instants. Des enfants s’adonnent à des châteaux, pendant que leurs parents s’esclaffent de souvenirs partagés. Les verres sont déposés. Elle se lève. Quelques passants l’observent. Magnétique, elle ne sent pourtant pas tout ce brouhaha derrière ses pas. Arrivée à son drap, elle dépose son papier dans le bouquin qu’il avait laissé à ses pieds. Souriante, elle s’en va. Elle a encore quelques pages à lire, et puis, juste là, elle s’envole, écoutant « Bed of Roses » et la voix de Bon Jovi, lui rappelant les années de son adolescence passée, et la joie d’avoir aujourd’hui fait ces quelques pas-là…

[Prenez infiniment soin de vous… et de ceux que vous aimez]

30 novembre 2025

[Parenthèse 54…]

L’écran noir venait de s’éclipser dans le brouhaha des vestes qui s’immortalisaient dans un simulacre de mouvements de corps se regardant s’activer pour s’en aller traîner vers d’autres chemins. Quelques rires s’amoncelaient quelques rangs devant, près d’un couple de personnes plus avancées en âge, qui s’étonnaient de la fureur de vie qui s’échappait vers les portes qui annonçaient les départs, sans retards ici.

Tout occupé à écouter la musique qui s’infiltrait dans les coins et recoins de la salle obscure, il semblait imperturbable à la danse contemporaine, puisant dans sa respiration la concentration nécessaire pour se laisser subjuguer par les notes de piano, subtilement déployées et caressées par quelques cordes qui embrasaient la syncope des marées qui, subrepticement, venaient tutoyer la profondeur qu’il pouvait ressentir viscéralement.

Dehors, des milliers de muscles bandaient, se touchaient, parfois s’évitaient. Quelques klaxons et vrombissements pouvaient s’entendre, accentuant le poids d’une frénésie non contrôlée, suspendant le temps sur le fil synoptique, les moindres détails rendant compte de la tension citadine. Çà et là, une pause s’encastrait : des baisers en chocolat, une main qui caresse une peau, des lèvres qui se joignent et prient l’amour naissant qui se coagule.

Ses pas ne le menaient pas. Décuplée, sa force s’enfonçait sur les trottoirs de la capitale, sale et violentée un peu plus chaque année. Puissant, il s’invitait, dans une source incandescente et mesurée, à déverser les pensées qui le consumaient, et Richard Hawley l’accompagnait dans le souffle des guitares de « Don’t Stare at the Sun », le brûlant de larmes incantatoires et désespérées face au vide des âmes qu’il dépassait, tant à gauche qu’à droite, sur ce chemin pavé d’intentions insidieuses et mordantes.

Soudain, son cœur chuchota la douceur d’être là, porté par la voix qui le hélait là-bas, à quelques mètres de sa propre voie. Un instant, le parc, qu’il enjamba délicatement pour des raisons que seule son âme emportait dans ses pas, lui renvoya encore une fois les sons de cette rive qu’il allait rejoindre, un vol d’oiseau sans peine. Elle était là. Son écharpe lui ceignait le cou. La pluie, qui avait commencé à couler le long de ce ciel un peu plombé, se déposait patiemment sur ses cheveux, traçant les sillons d’un chemin parcouru à deux. Arrivé à portée de ses mains, ils prirent le temps de se regarder, de sourire et de rire, pour finalement s’enlacer, s’embrasser et s’aimer.

[Prenez infiniment soin de vous… et de ceux que vous aimez]

16 novembre 2025

[Parenthèse 53…]

Le café coulait lentement. Délicatement, presque subrepticement, l’odeur apaisante des effluves aromatisées s’installait au creux des matières organiques qui se renvoyaient l’une à l’autre les prémices des matins dominicaux.


Les bols et autres tasses, dans des couleurs automnales ajustées pour l’occasion, se mariaient nonchalamment à la voix crépusculaire de Puscifer. Choix étrange pour une heure matinale où seuls les chants des oiseaux, baignés de la noirceur encore abondante dehors, poursuivaient leur quête pour accélérer le temps.

Le silence, accompagné par les accords pénétrants de Jean-Louis Murat susurrant sa Maladie d’amour, s’épanchait au son des croustillements que les viennoiseries, proches d’être englouties, pouvaient donner à ce moment, terminant leur vie dans les plaisirs éphémères de ces solitudes avouées, et respirées pleinement.

Les heures passant, bruyantes de la fatigue accumulée par les âmes s’imposant dans son appartement, les premiers pas commençaient à se faire entendre autour de lui. La porte de la salle de bain qui claque. Une lumière, même blafarde, qui s’impose dans les reflets de la baie vitrée, les chuchotements, clairement audibles, de sa fille et de son amoureux, tentant tant bien que mal de ne pas éclabousser trop ostensiblement les couleurs chatoyantes d’un amour qui, guidé par le Reliquia de Rosalía, distillait les subtilités des chemins emmêlés.

Les miettes s’envolent. Quelques tasses restent là.

L’eau coule dans les goulots étroits des siphons de la douche, salle de bain tamisée, l’odeur des peaux qui se marie aux essences des savons. Sautillantes, les gouttes inondent l’espace, laissant des traces humides, traçant des sillons sur les courbes de leurs dos.

Installé dans le fauteuil, emporté par les pages de cet ouvrage, il tressaille quand, l’observant depuis cinq minutes déjà, elle laisse ses lèvres l’enlever à ses pensées.
Le silence.

[Prenez infiniment soin de vous… et de ceux que vous aimez]

02 novembre 2025

[Parenthèse 52…]

La pluie tombait drue sur les pavés de cette rue qui transpirait les odeurs multiples d’un chemin abandonné. Quelques regards s’abandonnaient vers des points de fuite, les horizons s’étalant nonchalamment, étirant le temps.

Délicatement, la boue commençait à prendre possession des moindres traces de gravier. les interstices s’invitaient dans cette danse vagabonde, ondulant entre les sillons. Les perles s’agglutinaient jusqu’à déborder des excavations les plus proches.

Pas à pas, ils emboîtaient les flux que les sillons creusés par les courants leur imposaient patiemment depuis quelques minutes, s’amusant de leurs visages fouettés par les embruns citadins qui s’invitaient sur ce chemin entrant progressivement dans ce bois peu éclairé.
Ils tendaient l’oreille, scrutant le moindre bruit qui éveillerait en eux quelques frissons, leurs paumes s’adonnant silencieusement à un amour puissant.

Au-dessus d’eux, dans ces combles qu’ils avaient aménagées il y a peu, quelques tissus flottaient négligemment, le vasistas laissant respirer autant les murs de cette vieille bâtisse que les corps qui, plus bruyamment maintenant, s’inspiraient de la chevauchée des Valkyries.Sur le coin de la table de chevet, quelques livres s’entrouvraient, bercés par les effluves des mouvements. 

Quelques sons s’entrechoquaient. Juste, infiniment plus distincts, quelques accords de guitare surnageaient. La voix de Suzi Dian s’emmêlait avec celle de Robert Plant : profondeurs crépusculaires, vagues successives, lancinantes, hantées par les contrées qui s’invitaient profondément dans les peaux — sucrées, légèrement fanées —, qui jonglaient avec les jouissances successives que les années avaient appris à maîtriser, privilèges des expériences des âges qui avancent.

Au bout de quelques kilomètres, arrivés devant la maison recherchée, abandonnée au milieu des arbres tentaculaires, ils continuaient de sourire, pris par les souvenirs du bâtiment recroquevillé que leurs parents leur avaient montré il y a quelques mois déjà. Ouvrant la porte avec la clef qu’ils leur avaient donnée, humant l’odeur de la pluie boueuse se noyant dans la terre schisteuse, ils déposèrent leurs vestes sur les chaises de la cuisine, attendant que viennent résonner d’ici peu les pas amoureux de leurs vieux…

[Prenez infiniment soin de vous… et de ceux que vous aimez]

19 octobre 2025

[Parenthèse 51…]

6h00
Il n’avait pas encore terminé de prendre sa douche. La buée se posait délicatement sur les vitres, il n’entendait pas distinctement Peter Murphy balancer sa voix crépusculaire dans les airs, se faufilant entre les gouttes qui perlaient sur son corps tatoué. Les yeux fermés, il faisait défiler les instants passés. Et, un peu timide, il espérait qu’elle se refaisait le même film.

6h15
Elle ouvre un œil. Peut-être le bon. Elle ne sait pas. Elle respire quelques instants. L’odeur lui semble douce, même si elle sait qu’une intrusion laisserait sans doute penser que la nuit a été agitée, ou au moins accompagnée. Elle n’entend plus sa présence. Elle sent juste avec sa main qu’il vient de se lever. Elle tend la main, prend ses écouteurs, et laisse défiler les cordes et la voix de Vanessa, « Cœur ardent »… « et puis… »

6h45
Il dépose sa voix au creux, doucement. Ses cheveux se mêlent à sa barbe. Ils rigolent. Quelques rides s’installent furtivement sur leurs visages. Elle lui sourit tendrement. Ils s’embrassent. Les tasses de café attendent d’être partagées. Il hume la douceur trouvée. Personne ne sait vraiment s’ils entendent les coups de boutoir qui assènent le rythme qu’Alabama Shakes donne à « Another Life ». Leurs peaux se respirent à nouveau. Les frissons perlent.

7h30
Il monte le son. Surprise, elle le regarde danser dans la cuisine. Ils s’invitent. « On Division St » s’immisce dans les moindres parcelles de leurs corps. Ils s’ajustent, se rappellent leur jeunesse, les sons, les voix portées par des musiques électroniques. Ils rigolent tant et plus, leurs muscles se tendent, parfois à la limite de se déchirer, de tomber, juste l’équilibre à trouver. Baxter Dury et son « Mockingjay » prennent le relais, se laisser emporter, juste se libérer, se chercher encore et encore. Elle le regarde. Il voudrait aussi.

9h15
Dehors, quelques voitures s’affairent. On entend un chien aboyer. Peut-être un enfant qui pleure. Ils ne savent pas trop. Ils ne regardent pas l’heure. Emportés par la voix de Leon Bridges et les guitares d’Hermanos Gutiérrez, « Elegantly Wasted » installe les points de suspension. Elle lui prend la main. Il lui sourit. Elle pose son index sur ses lèvres. Il voudrait lui dire. Elle pose ses yeux dans son regard. Ils s’embrassent, comme la première fois, peut-être pour la dernière fois…

[Prenez infiniment soin de vous… et de ceux que vous aimez]

05 octobre 2025

[Parenthèse 50…]

L’eau coulait tranquillement, suivant le sillon qui s’était formé au cours du temps.
L’odeur de l’herbe, humide, s’immisçait dans les pores ouverts, qui s’humectaient des peaux tendues et douces, arrimées aux routes, s’aventurant dans les méandres automnales d’une journée d’été finissante.

La couleur du ciel indiquait qu’il n’y aurait rien de particulier à l’horizon. Des heures qui jonglent avec les temps, multiples, façonnant les tunnels d’air qui charpentent les siècles. À quelques endroits, les oreilles les plus aiguisées pouvaient entendre gémir les plaisirs de certains corps découvrant enfin les joies d’une jouissance cherchée à chaque recoin depuis quelques années déjà. Il y a des amants qui parfois n’en sont pas…

Dans son canapé, son regard suivait le ballon, traçant inlassablement les courbes d’une joie qui dépassera bien des éclats. Frappant les filets, le cri surprit même ses propres cordes vocales, ses fossettes permettant aux larmes de joie de suivre le chemin d’une émotion partagée par des milliers. Au même moment, quelques mètres plus bas, souriants, ils se jettent un regard complice. Chaque semaine — enfin, cela dépend — ils partagent les joies de cet homme si discret au demeurant.

Elle dessine depuis quelques heures maintenant. Doucement, elle lui signale, dans un souffle apaisé, que les derniers détails sont quasi terminés. Au fil de ces histoires qu’elle pose délicatement sur les corps, ce sont des âmes apaisées, des chemins reconstitués, ou des questions en pointillés. Elle change le son : « Television Love » emplit la pièce. Les derniers gestes, et puis, une autre fois peut-être, sans doute, pourquoi pas. Et des corps qui reviennent, habillés de leurs chemins et de leur foi.

L’eau coulait tranquillement, suivant le sillon qui s’était formé au cours du temps. La jeune fille, couleur de l’équipe d’Angleterre, floquée Chloé Kelly, voyant la pomme de pin, se mit à jongler calmement, distinctement, et d’une petite talonnade subtile, la déposa un peu plus loin, là.

L’eau coulait toujours tranquillement, juste, doucement, imperceptiblement, changeant la couleur de son sillon depuis si longtemps présent. Courant vers ses amies qui jouaient là-bas, elle écoutait à plein poumons la voix puissante et vibrante de Blick Bassy résonnant les libertés à trouver au fond de Nous et de soi…

[Prenez infiniment soin de vous… et de ceux que vous aimez]

20 septembre 2025

[Parenthèse 49…]

Quelques brindilles craquaient, s’éparpillant au vent, la lumière s’infiltrait dans les interstices des branches qui scintillaient, s’époumonant à suivre machinalement les errements de ses pas sur le sol qui se couvrait de son silence, s’immolant sur les voies d’« Une passerelle sur la mer » qu’il écoutait, remuant la tête pour mieux s’imprégner de la paix qu’il devinait, quelque part.

Devant l’immensité du cimetière qu’il trouvait là, il prit le sentier le plus près, celui qui se dirigeait vers la peine qu’il portait en contrebas. Pointant du doigt l’horizon qui n’en finissait pas, il dégueulait les cris qui ne sortaient pas. Il entendait juste marteler « I should’ve stayed here » dans sa tête. Les animaux reclus dans les coins des feuillages touffus finissaient par se promener dans chaque coin des chemins qui croisaient les tombes des familles qui étaient enfermées. Pas un n’avait réellement compris ce qu’il cherchait. Juste ses yeux, qui pleuraient des larmes qui ne venaient pas.

Derrière le mur, juste en tournant vers la droite, après avoir contourné la fontaine qui ne coulait pas, il pouvait continuer ses allées et ses pas. Quelques idées lui venaient bien en tête. Le silence perçait à chaque foulée les derniers signes de son appartenance à un monde qu’il n’aimait pas. Juste, il acceptait encore les sons des chansons qui l’accompagneraient jusqu’à son trépas qu’il espérait de plus en plus proche à chaque souffle qu’il percevait dans son ventre. Il s’arrêta. Il ferma les yeux, posa ses yeux clos sur le devant d’une branche qui voudrait presque le serrer dans ses bras. Il devinait au loin « The Heart Is a Lonely Hunter ». Une goutte de sang s’échappa. Il ne la vit pas. Il entendait juste cette guitare.

Couché, la lune courbée dans un ciel noir et étoilé, il humait la terre qui s’immisçait dans ses veines. Il faisait le tour. Comme ses moments passés au fond de ce jardin, assis, neuf ans, et regarder encore et encore les nuages qui se baladaient dans les lueurs de ses rêveries et ses contemplations qui l’emmenaient dans les seuls endroits qu’il aimait partager avec cette tristesse continue qui l’envahissait déjà. Et la voix de son grand-père qui venait simplement le rejoindre et s’asseoir avec lui, comprenant que là-dedans il y avait toute la peine du monde qui s’éclatait déjà en des lumières de tendresse qui s’écraseraient dans la cruauté d’un monde qui n’est pas fait pour des yeux comme ceux-là. Couché, la lune courbée dans le ciel noir et étoilé, … il laissait flotter les mots et les sons de cette chanson qu’il se passait en boucle, et  « Ce qu’on devient » laissait son corps s’en aller vers des cieux plus doux pour des âmes qui n’avaient rien à faire dans un monde aussi bas…

[Prenez infiniment soin de vous… et de ceux que vous aimez]

07 septembre 2025

[Parenthèse 48…]

« We’re onto something » humait l’air de la terrasse qui, illuminée par le soleil brûlant, imposait ses reflets blancs. Les lunettes de soleil posées sur son nez légèrement déformé, elle fermait les yeux, emportée par la voix chaude et lustrée de Caleb Followill. Elle réfléchissait aux quelques mots reçus hier soir, assez tard, pendant qu’elle buvait son verre de vin, accoudée dans son canapé aux pages qui commençaient à être torturées par sa délicatesse enflammée. « Kolkhose » transpirait les thèmes qu’elle aurait pu écrire si elle avait eu le talent et l’outrecuidance de laisser s’échapper les mots qu’elle aurait voulu dire aux membres de sa famille, oubliés, défunts et vivants retournés. Elle souriait. Personne de connu évidemment. Juste le courage de Carrère de les écrire.

« Paper Machete » embrasait la douceur de ses sens. Elle ne pouvait rester de marbre aux guitares qui fendaient les bruits sourds de ses questionnements persistants. Dans ce monde sans recul, perpétuellement dans l’affect de l’urgent, noyé dans l’humeur de la seconde, la souffrance et l’intelligence n’ont plus droit à respirer, à se tromper, à tergiverser. Or, comme la voix de Josh Homme, les tourbillons et les inflexions que peuvent prendre ses chemins aspirent à oublier cette radicalité de l’instant présent. Quelques gouttes d’eau perlaient sur son corps un peu abîmé. Le soleil n’avait pas trébuché. Elle relisait ses mots.

« Neverender » bousculait la démarche de son corps. Chaotique, son déhanchement s’improvisait dans une danse hérétique. Croyante, elle s’imaginait madone, peroxydée, les années d’une jeunesse qu’elle finissait par oublier. Kevin Parker inondait les voies et dans son salon, où la chaleur avait pris le pas, elle bougeait, inspirée par les rythmes psychédéliques. Aucune volute. Ni de regard enfiévré, juste quelques pas, des tournoiements, quelques moments de folie assumés, emportés. Juste tourner, et tourner encore. Et toujours ses mots qui résonnaient. Et résonnaient encore. Et encore. Encore…

« 1989 » déposait ses notes. Il n’avait pas encore sonné. Devant la porte, il l’entendait chanter. Il ne rêvait plus que d’une chose. Il posait sa main. Romantique, il s’imaginait comme dans ces films. Il rigolait et laissait couler ses larmes. Il savait qu’elle n’ouvrirait pas. Le temps était las. Les décennies étaient passées et, sans s’annoncer, elles venaient l’emporter. Juste sans crier gare. Tom Barman posait les écorchures et les déchirures nostalgiques qui l’inondaient depuis les résultats. La main sur la porte, elle écoutait son silence qui se déployait. Elle savait qu’il était là. Elle pianotait. « Faisons-en notre métanoïa »…

Personne ne sait ce qu’il adviendra. Mais si vous tendez l’oreille, vous entendrez « I’m Kissing you » s’envoler, indéfiniment. Inéluctablement. 

[Prenez infiniment soin de vous… et de ceux que vous aimez]

24 août 2025

[Parenthèse 47…]

Elle était assise sur ce banc, son petit chapeau légèrement de biais sur sa chevelure blanche. Émaciée, elle regardait de ses yeux mutins les passants s’affairer à leurs vies bien remplies. Elle souriait, de cette douceur qui ne la quittait plus jamais. Par moments, elle s’appuyait sur sa canne, juste pour pouvoir bouger sa jambe.

Tendrement, elle fixa son regard sur ces deux êtres attablés depuis un moment à ce café légèrement tendance, où ils sirotaient deux jus de fruits. De là où elle se trouvait, elle n’aurait normalement jamais pu entendre ce qu’ils se partageaient. Mais il est des choses qui ne s’expliquent pas : elle percevait le moindre de leurs mots et, surtout, elle voyait leurs yeux qui, même dans les silences, continuaient à décliner un moment si précieux. Ces deux âmes qui se découvraient semblaient indéniablement heureuses de rencontrer enfin un alter ego dans un monde quelque peu en chaos.

Pendant que les serveurs et serveuses rangeaient les tables, eux aussi ne pouvaient s’empêcher de les aimer, les laissant encore quelques instants… En tendant l’oreille, quelques cœurs attentifs auraient entendu « Lonely Cowboy » s’égrener… peut-être…

Avec une infinie prudence, elle se leva. La brise du vent l’importunait depuis quelque temps déjà. Elle la transperçait littéralement. Autour d’elle, les rues continuaient de s’agiter, indifférentes à ses pas lents et précis, foulant les trottoirs qu’elle avait usés tant et tant de fois. Quelques ados riaient là, juste en bas. Ils ne la voyaient pas. Elle les observa, remit quelque peu sa veste et s’appuya légèrement sur le pommeau de sa canne.

Elle se revit alors : assise sur un banc, l’effervescence contenue des premiers mots qu’il lui avait adressés. Puis le temps des insouciances qu’elle n’avait jamais vraiment comprises. Leur jeunesse à dos de vélos et de chemins, de cahiers et de yéyé… Au bord d’un balcon, deux amis écoutaient tendrement cette mélodie d’Olivier Marguerit, « Une part manquante »…

Arrivée au cimetière, elle descendit lentement l’allée. Un rayon de soleil donnait le sentiment d’être invité à simplement se poser. Le vent, légèrement halé, « bruisse » les feuilles des arbres qui jalonnaient les travées. Sur le chemin voisin, des hommes et des femmes couraient, pédalaient, se promenaient en famille. Elle entendait leurs souffles, leurs pas résonner et marteler la terre un peu sèche, après ces semaines où le soleil s’était donné sans se freiner.

Doucement, posant sa canne entre les graviers, elle avança pas à pas. Il était là. Elle le trouvait toujours aussi beau. Il posa ses mains sur la pierre, balaya les quelques feuilles tombées et remit en ordre les plantes qui parsemaient la stèle. Elle trouva qu’il avait maigri, et n’aimait pas trop cette chemise-là. Sans crier gare, elle fut juste à côté de lui, sentit son parfum, posa sa main sur son visage. Il posa la sienne, à cet instant, sur sa joue. Un coup de vent peut-être. Imperceptiblement, elle lui prit la main.

Il regarda la pierre et, tendrement, lui dit : « Je t’aime. » Dans un écho silencieux, elle déposa sur ses lèvres un baiser, et lui répondit simplement qu’elle l’attendait maintenant…

[Prenez infiniment soin de vous… et de ceux que vous aimez]

27 juillet 2025

[Parenthèse 46…]

6h25
Dans un coin du salon, elle essaie de s’étirer. Les ailes repliées, elle sent que les secondes lui échappent. Attentive, elle a bien noté que chaque mouvement la contraint à moins d’espace. Perdue, elle ne peut que constater les dégâts. Inévitablement, elle ferme les yeux. Le ciel bleu…
Patiente, elle observe. Tout est tissé. Chaque coin est relié, structuré. Il ne reste plus qu’à attendre, patiemment, que les contractions des membres, d’abord échevelés, puis éreintés, fassent leur œuvre. La fatigue, puis la résignation, prendront place dans tout l’espace de la petite cervelle de la proie. Patiente, elle la regarde s’époumoner, inlassablement s’aventurer sur les chemins de la fin programmée.

7h42
Sans avoir conscience que la vie poursuit son œuvre de destruction dans le coin de son salon, il se laisse emporter par la voix de Damon Albarn répétant inlassablement : « In the end, I had to pay », bougeant insidieusement son bassin tout en emportant sa tasse de café sur le rebord de la terrasse. Il laisse l’odeur s’immiscer dans son cerveau. Lucide, il examine la hauteur et mesure qu’il est sans doute trop optimiste. Il sourit. Il pose le baffle. Respire.

8h13
Elle n’a pas encore bougé. Elle ouvre un coin de l’œil, même si elle n’a jamais vraiment compris le sens de cette expression, qui lui semble plus désuète encore à y réfléchir. L’odeur des draps effleure les ébats d’une nuit agitée, bouleversée, émaillée de corps qui se sont époumonés à s’apprivoiser, à ne pas se brusquer, à éviter d’être blessés, comme leurs yeux se le sont raconté. Elle sourit.
Au travers de la fenêtre entre-ouverte, elle perçoit quelques notes de Tame Impala – « Let It Happen » – délicatement, elle dodeline de la tête et chante dans sa tête.

9h37
Aucun des deux n’a encore bougé. Plongé dans sa respiration, il s’est mis à méditer. Trouvant dans chaque souffle la force de continuer à exister, comme chaque matin depuis quelque temps déjà, sa pensée est focalisée sur cette phrase qu’il tient au creux de son bras.
Posée dans ses draps, elle se laisse le droit de jouir encore une fois, trouvant dans chaque respiration l’élan de s’abandonner à soi, comme chaque matin depuis quelque temps déjà.

10h02
Il entre dans la pièce. Michael Hutchence martèle « Don’t Change », rappelant que les années filent, que leur jeunesse s’est éloignée sans trop s’annoncer — juste comme ça, le temps de respirer et de jouir ici-bas.
Les effluves de café s’impatientent. Le petit déjeuner s’abreuve de leurs regards pas trop appuyés, invitant l’un et l’autre à ne pas encore parler.
Ils respirent…

[Prenez infiniment soin de vous… et de ceux que vous aimez.]

29 juin 2025

[Parenthèse 45…]

Sa tête avait heurté le sol avec violence. Quelques secondes qui lui échappèrent définitivement. Quand il reprit connaissance, il était couché, avec tout autour de lui le sentiment d’être perdu au milieu de nulle part. Il regarde ses baskets. Il a mal au crâne. Il ne comprend pas trop. Juste qu’il est passé de Cocorosie et son somptueux « Least I Have You » au burlesque « Beyond the Matrix » d’Epica. Normalement, selon ses calculs, il aurait déjà dû être dans la montée à ce moment-là.

Il ne sent rien de particulier. Juste le blanc dans ses pensées, comme si quelqu’un avait appuyé sur pause, l’espace d’un instant, celui de laisser la vie continuer inlassablement à s’écouler, sans lui. « Let’s Get Lost » laisse Chet Baker s’immiscer dans ses foulées. Il transpire. Il frotte ses mains sur son visage. Dans la pénombre des chemins asphaltés de la ville, il ne perçoit pas que les gouttes sont plus riches, plus abondantes. Il ne s’en soucie pas. Juste courir. Le froid ne l’atteint pas. La pluie, qui doucement s’invite, ne l’empêche pas d’accentuer la cadence, le souffle à peine audible. Il touche son visage. Il a un peu mal en dessous de l’œil.

Rien ne semble bouger autour de lui. Juste les traces évanescentes de l’hiver qui s’installe, laissant la faune et la flore citadine loin des carrefours bétonnés, pour se laisser happer par les corps dénudés sous les draps chauds de nuits endiablées. Il ne sait plus très bien depuis combien de temps il court. Le temps s’est un peu arrêté. Il regarde sa montre. 1h45 d’effort. Moses Sumney entonne « Doomed ». Il perd quelque peu pied. Juste encore un instant. Sans réfléchir, il saute au-dessus de la mêlée, celle de ses enjambées un peu survoltées. Il se met à rire, sans savoir s’arrêter. Il se sent si léger. Il se sent presque voler. Peu à peu, l’apaisement s’empare de lui, frénétiquement, violemment, sans lui avoir laissé le temps de s’y habituer.

Les cris de Psychonaut s’engouffrent dans son esprit, « The Fall of Consciousness »

11 h. Sur la place de la petite église, non loin de Stockel, les ami·es commencent à arriver. Personne n’arrive à réaliser. Dans leurs tenues endeuillées, ses enfants essayent de sourire et de réconforter la peine que les âmes, qui s’acheminent vers l’entrée, emmènent avec elles. Quand ils l’ont retrouvé, non loin de chez eux, allongé sur le bitume des trottoirs à moitié enneigés, David Bowie chantait « Rock ’n’ Roll Suicide », comme pour essayer de le réveiller. Assis, réconfortés par la chaleur de ce lieu habité d’autres flammes avant eux, les regards se consolent, les mains se pansent, et les souvenirs soulagent. Au moment où le cercueil pénètre dans l’arène, accompagné de la voix angélique de Tim Booth de James, les corps se lèvent, et chacun·e d’espérer que la douceur continue à s’inviter…

[Prenez infiniment soin de vous… et de ceux que vous aimez.]

15 juin 2025

[Parenthèse 44…]

La chaleur torride s’imposait sous un ciel de plus en plus menaçant. Les regards s’immisçaient dans les peaux moites qui se jouaient des vêtements, essayant de se faufiler adroitement pour échapper aux affres des eaux qui coulaient abondamment le long des échines, sur cette place où bières et cocktails servaient d’exutoire à un puissant sentiment collectif : celui de vouloir souffler, prestement, indéfiniment.

Dans un coin plus reculé, juste en dessous d’un arbre — abri discret contre la forêt des sentiments exacerbés qui le traversaient —, il écoutait « Grown Ups » de Pulp se déployer. Il se laissait imprégner par les souvenirs qui accaparaient sa mémoire, au son des guitares et de cette mélodie entêtante, aux réminiscences de ce qu’il espérait au soir de ses 15 ans… ou de ses 20. Il ne parvenait plus à contenir quelques larmes — désespérées, ou enivrées… Dieu seul le savait.

Quelques gouttes tombèrent, un peu plus grosses à chaque seconde. L’orage grondait. Les premiers convives tentaient de se mettre à l’abri, quelques verres tombèrent dans la panique.
Elle s’installa à sa table, sous l’arbre, protégée par les branches et les feuilles abondantes qui ne laissaient passer que quelques gouttelettes, venues se poser délicatement sur leurs peaux respectives. Elles leur offraient, plus qu’un désagrément, une sensation de fraîcheur inespérée.

Elle lui demanda ce qu’il écoutait. Ann Peebles avait déjà pris le relais, ses cuivres déchirant même les âmes les plus froides. Il ne répondit pas. Il lui tendit un de ses écouteurs.
Elle rit, posant sa main sur son épaule. Il sourit. Il nota distraitement le titre de son livre, juste pour se faire une idée : Yoga, d’Emmanuel Carrère. La dépression, et les chemins qui nous traversent.

Au bout d’une vingtaine de minutes, à deviser de tout et de rien — et de leur passion commune pour Jean-Louis Murat —, après être restés un moment silencieux à écouter « Le Monde intérieur », leurs seules respirations secouant l’instant au rythme de l’harmonica puissant, il sentit une main se poser sur son corps un peu fatigué. Un baiser s’attarda sur sa barbe délavée.

« Tu ne me présentes pas ? » lui dit-elle gentiment, tout en s’avançant déjà vers cette femme qu’elle ne connaissait pas. Surprise, cette dernière lui tendit la joue.

« Manon. Je suis la fille de ce monsieur un peu bourru qui partage votre table », dit-elle en riant.
« Estelle. Je me suis invitée à sa table quand l’orage a décidé d’imposer sa vision toute personnelle de la fraîcheur », répondit-elle avec un sourire complice.

À ses côtés, son beau-fils le regardait, un clin d’œil. Il lui rendit son sourire.

7h15. Il regarda ses messages. Manon : « J’espère que tu vas bien. Merci pour la soirée. On devrait faire ça plus souvent. Mathieu t’embrasse aussi. On l’a trouvée super sympa, Estelle. On te dépose la petite la semaine prochaine, comme prévu. ». Il se leva. « Seventeen » envahit son appartement. Le café coulait doucement dans la tasse. Sharon Van Etten comme seule partenaire. Sa voix, sa musique, ne faisaient plus qu’un. Nos vies qui passent.

Il but quelques gorgées. Il reprit son téléphone. Un message. Estelle : «Je vais me promener cet après-midi. Petits-enfants admis. J’aurai une de mes puces. Si ça te tente… ». Il reposa son téléphone. Il regarda par la fenêtre, reprit un café. Il avala une tartine. Il pensa à ses cheveux courts, légèrement grisonnants. À sa main qu’elle avait passée furtivement dans sa barbe blanche. Et à ces quelques mots : « Il y a encore du temps, non ? Tu ne crois pas… »

[Prenez infiniment soin de vous… et de ceux que vous aimez.]

01 juin 2025

[Parenthèse 43…]

Doucement, le réveil portait à la conscience qu’un nouveau jour commençait. Les muscles encore raidis par le temps qui passe, il pose sa main délicatement pour l’éteindre. Il regarde le plafond. La lumière de l’aube s’immisce inégalement dans la pièce, laissant pourtant deviner les contours des moulures. Les yeux encore embrumés, il allume les quelques baffles installés tout le long de la maisonnée. Sur un fond bleu, quelques notes s’éparpillent dans la chambre. José James distille sa version de « Miss You » du fond de sa voix peuplée d’histoires charpentées.

Sous la douche, il sent les caresses de l’eau qui glisse sur chaque partie de son corps, s’échappant ou, parfois, s’immisçant dans les interstices des blessures que les années laissent s’imposer, triturant chairs et âme. Certaines ne permettent jamais de vraiment se relever. Debout, il savoure les odeurs de la nature qui s’installent dans la fraîcheur de la salle de bain. Par la fenêtre ouverte, il scrute l’horizon. Juste les champs, les bois, et ce soleil qui s’impose calmement dans un ciel parsemé de nuages blancs. Matt Berninger et quelques guitares élégantes accompagnent le silence intérieur qui s’installe en lui ; « Bonnet of Pins » s’insinue, indéfiniment. Comme à chaque fois, il esquisse un léger plissement au coin des yeux — celui que les mélancoliques reconnaissent entre eux.

Sur la terrasse, il prépare le petit-déjeuner. Quelques tranches de pain, l’intégral, celui que le boulanger lui apporte chaque semaine. Un peu de houmous, du fromage de chèvre. Un café, de Colombie : il sied mieux à la douceur et à la robustesse qu’imposent les matins. Tout est en place : une assiette, des couverts, des touches de couleur — du bleu, quelques noisettes de rouge. Il tient à la beauté de la tablée. Le temps et les rencontres façonnent parfois quelques changements. Rien de plus : l’épure doit demeurer. Il ouvre le journal. Sur sa tablette, il lit ces mots qui résonnent depuis tant d’années. Une vie entière à parcourir les guerres, les changements de gouvernements, les trahisons, les joies des œuvres bouleversantes, les victoires des équipes. Il sourit. Seuls les noms des femmes et des hommes changent. Pas le sang, pas les larmes, pas les joies ni les frissons. Puis, le silence. Celui qui sort des enceintes. « Juste avant de tomber » — et la voix de Benjamin Biolay vient armer les larmes qui mouillent à présent ses joues, maculées de poils blancs et gris soigneusement taillés.

Assis, il entend les autres se lever. De petits pas, comme ceux d’un chat : sa petite-fille descend les escaliers. Du haut de ses quatre ans, elle pose ses pieds sur chaque marche, ne permettant à personne de la dépasser. Ses cheveux châtains lui rappellent ceux de sa mère au même âge. Le même regard déterminé, aussi. Il observe, attendri, son gendre et sa fille s’émerveiller de la droiture et de la conviction qu’elle met à n’être aidée par personne. En levant la tête, elle l’observe aussi. Elle lui sourit. Sa table. Il a quand même mis un peu de chocolat et de confiture, pour sa petite-fille — et, il ne le dira pas, pour son mari aussi, qu’il aime comme ses fils. Il les embrasse. Le soleil emplit désormais plus largement la terrasse. Le café se mêle aux odeurs de l’été, et les douces paroles de « Bel Ami » se fondent en une ode à la vie…

[Prenez infiniment soin de vous… et de ceux que vous aimez]

04 mai 2025

[Parenthèse 42…]

Les corps bougeaient, sans réelle concordance, simplement animés par les sons qui se partageaient dans les lumières vives. Par instants, on devinait des muscles tendus, hypnotiques. Les convulsions laissaient place aux ondulations, rythmées, frénétiques, peut-être mécaniques.

Dans un coin, il observe, posant ses lèvres sur les bords du verre qu’il prend soin de toujours garder en main. Ses ami·e·s ne sont pas loin, portés par la foule et les frappes syncopées de la batterie. Certains lèvent les mains, d’autres, oubliant les liens qui les unissent, s’amusent à se mêler, les corps hurlant leur envie d’oublier un instant les années passées à s’écouter, à se raconter, à poser d’abord leurs fesses sur les chaises des classes, pour ensuite se retrouver à trimballer les poussettes sur les chemins escarpés des bois en été, avant de les voir s’envoler sur leurs propres routes. Il observe les années qui se trémoussent, vaincues par les secondes qui se sont égrenées.

Elle ne le lâche pas d’une seconde, sans frémir, sans rien laisser paraître. Au milieu, elle ondule, capitule, puis repart, s’enivre des guitares, des beats, de son corps qu’elle maîtrise à chaque pas. Elle ne le quitte pas du regard, ses yeux fixés sur cet îlot qu’il parvient à se construire, même ici. Trente ans de chemins communs. Les conventions, les amitiés, les conneries répétées. Il n’y en a pas un·e ici qui ne soit séparé·e ou divorcé·e, qui n’ait emprunté mille chemins pour recommencer, inlassablement. Elle bouge, elle tourne, son corps en suspension à chaque son, l’équilibre fragile, instable, un pied vacille, puis elle repart.

Il ne perd rien de ses danses tribales, de ce regard qu’elle plante, inlassablement, intensément. Il épouse ses envies, il voudrait lui parler. Il pose à nouveau ses lèvres sur son verre, qui ne se vide que partiellement. Ou est-ce déjà le suivant ? Il reste. Il observe. Trente ans de chemins communs. Les conventions, les amitiés, les conneries répétées. À l’évidence, ils ont l’expérience des défaites. Il souffle. Il respire. Passe sa main dans ses cheveux. Il sent l’angoisse monter. Il ne reste plus beaucoup de temps. Il va poser son verre sur le bar. Il hésite quelques secondes. Ce serait tellement plus facile : « Vous étiez occupés. J’étais crevé. Je suis rentré. Top soirée. Prenez soin de vous. Je vous aime. » Il n’ose pas se retourner.

Elle ne l’a pas lâché. Pas une seconde. Sans frémir. Elle l’a suivi du regard. Elle a passé sa main dans ses cheveux. Elle a respiré, calmement, patiemment.
Elle a souri en pensant à son regard sur les bancs de l’école, puis à leurs échanges sur les chemins escarpés des bois en été, avec les poussettes et les enfants qui jouaient. Elle s’est retenue de pleurer lorsque les souvenirs des années passées à se rater, à ne pas imaginer, à se regarder tomber, se tromper, et puis ne plus oser, sont remontés. Les conventions, les amitiés, les conneries répétées. Elle l’observe déposer son verre sur le bar. Elle le connaît par cœur. Il pense déjà au message qu’il va envoyer sur le groupe WhatsApp : « Vous étiez occupés. J’étais crevé. Je suis rentré. Top soirée. Prenez soin de vous. Je vous aime. »
Elle est derrière lui.
Elle prend sa main.
Le reste leur appartient.

[Prenez infiniment soin de vous… et de ceux que vous aimez.]

06 Avril 2025

[Parenthèse 41]

[8h46] La voiture filait tranquillement sur les routes sinueuses des flancs de montagne. Les rayons du soleil s’insinuaient dans les interstices des crêtes qui s’amoncelaient au fur et à mesure que les kilomètres s’accumulaient. Les réverbérations commençaient à jouer avec les couleurs des lieux, donnant à la nature environnante des allures d’espace divin. Quelques notes traînaient : « Welcome to my world » s’échappait de la voix de Curtis Harding, pendant qu’il tapotait sur son volant…

[9h39] La plage était encore déserte, seuls quelques promeneurs et joggeurs défiant le temps parsemaient les grains de sable de quelques gouttes de sueur. La mer, doucement, s’embrasait en allant se rouler autour des vivants, se faufilant dans les travées des courants. Le soleil daignait s’installer, à couvert pour l’instant, autorisant les corps les plus diaphanes à ne pas encore se calfeutrer. Et dans ses écouteurs, Axl Rose entonnait « Paradise City »…

[11h15] Un bouquet de fleurs à la main, elle s’installait délicatement sur la chaise de ce café. Tout en élégance, elle avait remarqué cet homme, la cinquantaine, attablé depuis quelques instants déjà, et qui, sans le vouloir, attirait son regard. Sturgill Simpson s’envolait, iconoclaste, lui rappelant les plaines américaines de son enfance. Discrètement, il avait levé les yeux de son livre, qu’il avait entamé hier, au même endroit, quasi à la même heure, espérant que cette femme, élégante, portant un bouquet de fleurs à la main, revienne encore une fois. On laissera le sourire des habitués répondre à la question des échanges qui ont suivi…

[16h08] Rien… juste le vent… enfin, plus exactement Armand Méliès… « Le Soleil en soi»… quelques notes de guitare… et quelques pas dans les allées du parc, sans savoir où aller. Un ballon qui vient taper ses pieds. Quelques excuses, « Ce n’est pas grave », un sourire. Ils ne sont déjà plus là. Effleurée, « Sorry », les pieds sur le pédalier, elle redémarre. Juste envie de s’effondrer. « Coucou, je suis au parc. Tu es où ? ». Elle a vu… et attendre qu’elle arrive… comme à chaque fois… ou pas…

[18h41 ou 18h42] Ce qui est certain, c’est que l’avion décolle dans 1h15. Les bagages sont en soute. Il regarde par la fenêtre du hall des départs. Personne ne sait qu’il part. Il a laissé plusieurs messages qui s’envoleront dans 2h : à sa patronne, aux enfants, à son ex-femme et à ses ami(e)s. Les dossiers sont clôturés, le frigo est vidé. Il ne s’enfuit pas. Il vit. C’est écrit comme cela, adapté à chacun(e). Non, ce n’est pas le fait qu’ils soient grands maintenant ou que sa culpabilité se soit envolée. Pas non plus le fait que la boîte tourne et que Margot s’en tire bien mieux que lui aujourd’hui. Il pose ses écouteurs. Sa tête dodeline. Il sourit. The Kills. « Future Stars Slow ». C’est ce qu’il a plus ou moins répondu à son médecin.

[23h49] La musique tourne. Quelques lumières, tamisées et colorées, lorgnent entre intimité et virtuosité. Les corps bougent, embués, engoncés, aériens, enivrés, enlacés, intimidés… Pour les uns, les notes resteront gravées dans les recoins de leurs lits en baldaquin, pour les autres, il y aura les traces des peaux humides, fatiguées, enrouées, enflammées. La gêne, peut-être, d’un coin de voile relevé. La sensation diffuse de tomber amoureux, ou simplement de s’être aventuré. Et là, au coin de soi, résonneront les cuivres d’« American Express » et la voix particulière de Molly Nilsson, laissant quelques instants encore les corps s’aimer…

[Prenez infiniment soin de vous… et de ceux que vous aimez]

09 mars 2025

[Parenthèse 40… ]

{Le soleil s’était invité depuis quelques jours déjà. Il ne frappait pas encore comme à ses plus belles heures, mais malgré tout, les t-shirts s’affichaient dans les allées des parcs et se répondaient joyeusement, annonçant une journée radieuse où les sourires pourraient rivaliser sereinement avec les idées noires qui envahissaient les esprits en cette période houleuse.

Au loin, dans ce havre de paix niché au pied de cette pente verdoyante, les mains se touchaient délicatement, les peaux s’illuminaient au contact des rayons qui dardaient leur chaleur. « Florist » laissait couler ses mots. Les alcools et les cafés s’infiltraient dans les gosiers déployés, attendant que le liquide s’insinue dans chaque parcelle de la peau. Çà et là, les effleurements s’invitaient, patiemment. 

Quelques chiens discutaient allègrement, pendant que leurs maîtres et maîtresses attendaient qu’ils finissent leurs palabres, certains espérant que, des poils qui s’emmêlent et des gueules qui se mordillent, des chemins se tracent, cassant la monotonie des promenades et des soirées à marcher les yeux rivés sur ses pieds. 

Quelques brins d’herbe s’envolaient. Le ballon n’avait pourtant plus touché le sol depuis quelques secondes déjà. Les maillots, mouillés de la sueur des rêves plein les pieds, s’accrochaient, se passaient, jouaient aux noms des préférés de ces passionnés, luttant pour gagner quelques instants la gloire d’un tacle, d’un passement, d’un dribble non élucidé qui les porteraient, dans ce stade dessiné au front de leurs sourires, dans une allégresse qu’eux seuls connaissent. 

De son bar, il observait les corps et les visages des passants et des seyants, les histoires qui se contaient, qui tombaient, qui pliaient et se déployaient, celles qui restaient en rade, là, assises au bord de l’eau, perdues par des traversées trop éloignées les unes des autres. Il versait parfois des larmes, qui coulaient dans les verres qu’il servait au fil des heures, touchant la peine assise au coin d’une table. Dans ces moments, il constatait souvent qu’il pouvait aussi sourire l’instant suivant, en voyant des tablées rire sans se désunir, ou des paumes qui s’invitaient sur des peaux qui frémissaient.

La nuit était tombée, les chemins du parc s’apaisaient paisiblement des pas et des voix qui l’avaient porté tout au long de cette journée. Il reste quelques ombres, furtives, qui se rendaient dans des lieux où la lumière entrerait, et des voies s’ouvriraient à chaque pas. Elles ne savaient pas quels chemins cela prendrait. Elles entendraient peut-être au loin les quelques notes de guitares d’« Amar et Vivir » et se laisseraient aller à jouir…}

[Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez.. ]

23 février 2025

[Parenthèse 39… ]

{Pendant que certains oiseaux piaillaient dans l’arbre qui lui servait quelques instants de parasol, il regardait la ribambelle de fourmis s’activer patiemment, méticuleusement, toutes prêtes à porter et porter encore les quelques miettes qu’il générait en avalant trop rapidement le petit en-cas que la serveuse lui avait proposé quelques instants plus tôt. Le soleil pénétrait au travers du feuillage. Concentré, du moins c’est l’image qu’il pouvait laisser à cet instant, il n’avait pas entendu ses pas dans l’herbe de cette propriété. Elle posa sa main sur son épaule. Surpris, il renversa quelques gouttes de champagne sur les insectes qui s’éparpillèrent immédiatement. Au loin, là où la réception battait son plein, il pouvait entendre les notes d’« Open Hearts » se déployer. 

Lumineuse dans sa robe aux teintes chaudes qu’elle portait si élégamment, elle se mit à sourire de l’avoir enlevé de ses rêveries. Si les oiseaux ne s’étaient déjà envolés, ils auraient remarqué la tendresse que ses yeux profonds posaient sur cette silhouette qu’elle avait embrasée. Elle le trouvait particulièrement beau. Plus que d’habitude. Elle ne put s’empêcher de rire, « si les enfants m’entendaient », se dit-elle intérieurement. Elle essayait de deviner ce qui pouvait lui passer par la tête. Sans doute qu’il avait besoin de partir quelques instants. Elle entendit la voix de Heater Nova se poser délicatement dans les respirations des centaines de personnes invitées, et de voir leur vie se dessiner doucement dans ses yeux bleus qui maintenant la regardent si délicatement.    

L’effervescence palpable s’immisçait dans les retrouvailles des chemins perdus au fil des années. Pris dans une conversation avec ses témoins, il jetait tout de même un œil, et parfois deux, à ses grands-parents qui s’étaient assis en dessous d’une tonnelle qui donnait toute plénitude à une vision panoramique de la scène. Non loin de là, les enfants des ami.es jouent à se cacher, à dessiner, à faire sauter les ballons dans les herbes un peu folles qui habillent les étendues de cette journée qui restera gravée. Il sent un baiser se poser sur sa joue, et ces quelques mots lancés « j’y vais, ne t’inquiète pas, ils sont bien là ». « Elle a toujours su quoi faire », se dit-il tout bas. Et de regarder sa sœur se diriger vers les aînés. Sur le chemin qu’elle traçait dans l’herbe qui se couchait au gré de ses pas, elle pouvait entendre Jasper Stevelinck entonner « The Healing ». Elle n’avait pas encore vu que le troisième larron arrivait, les mains chargées de verres remplis à ras bord, missionnés déjà il y a quelques temps pour qu’ils ne meurent pas de soif. Il rigole en la voyant siffloter et les vieux le héler. 

Son regard s’est posé sur elle depuis un moment déjà. Il l’observe le regarder. De loin, évidemment, il ne peut sentir leurs émotions. Il s’imagine simplement l’amour qui doit les unir en cet instant précis d’une journée qui voit leur aîné se marier. Il porte son verre à ses lèvres. Il sent quelques frissons parcourir son échine. « C’est eux, tu sais, ne t’en fais pas ». Il n’avait pas remarqué sa présence. Il sourit, maladroitement. Elle comprend. Au début, elle avait du mal aussi. Juste la puissance de leur lien. Il remonte la légère pente. Elle se dirige vers les enfants et les parents. Ils les regardent prendre leurs chemins. Il arrive, un pas après l’autre, elle va à sa rencontre. Elle sourit. Il la prend par la taille… Il descend la rejoindre. Il court. Elle l’attend. Elle pose sa main dans ses cheveux…  « Je t’aime » … l’écho…  Ils s’embrassent… Et «Sleepwalking» de résonner doucement… }

[Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez.. ]

09 février 2025

[Parenthèse 38… ]

{ La pièce était remplie de l’odeur de sa sauce bolognaise qui mijotait depuis quelques minutes déjà. Il s’affairait pour que tout soit prêt. Il avait mis la musique un peu plus fort, Pierre Lapointe s’envolait avec quelques cordes pour l’accompagner au son de « Toutes tes idoles ». Il s’arrête et entonne les paroles qui lui procurent quelques frissons délicats. Il pose les assiettes, les verres à vin. Il s’affaire délicatement. 

Dehors, le ciel s’accorde pour laisser les corps se défouler, un peu se libérer aussi d’une ambiance morose, teintées de violences extrêmes, une sorte de parenthèse bleutée, ensoleillée. Des ouvriers terminent la toiture. Des enfants courent. Quelques téméraires, portés par les quelques degrés amenés par les rayons d’un soleil charmeur, s’installent sur les terrasses, s’emmitouflant dans les manteaux, et pariant sur la chaleur communicative des verres ou des tasses qui s’acheminent vers leurs gossiers secs.

Pendant que les sons plus électroniques de Yodelice inondent son appartement, « Hope » criant sa guitare saturée, il prend son téléphone, scrute le message, quelques sourires aussi. Parfois des nouvelles des enfants s’invitent. La télévision balade quelques cyclistes perdus dans les brouillards du Gard ou les labourés de Middelkerke. Il jette un œil distrait. Il est plongé dans ses pensées. Le travail entamé pour aller sonder son histoire. L’appartement semble si petit à l’instant. Il prend sa veste, son bonnet, s’assure que tout est éteint. Il pose les écouteurs dans ses oreilles. Dave Gahan martèle « Sinner in me ». Métallique. Organique.

Sur la tombe, les quelques fleurs ne bougent pas. 5 mois déjà. Il pose sa main sur la pierre, regarde autour de lui. On entend à côté, sur le chemin qui jouxte le cimetière, la sueur perlée sur les corps qui s’activent, des marcheurs aux cyclistes, des hommes et des femmes qui foulent, à de multiples vitesses, la terre éparpillée, parfois légèrement bétonnée. Les enfants et les parents, parfois les plus âgés, jouent, se parlent, se prennent les mains, abandonnés dans leurs vies qui avancent. Les quelques larmes qu’il n’arrive pas vraiment à faire sortir depuis inondent parfois son âme, quelques fois son corps. Il n’a jamais été autant blessé. Il respire. Il essaye parfois d’effacer de sa mémoire les images de son visage des dernières heures, celles qu’il aurait aimé éviter. Un enfant rigole au loin. Il sourit. 

Dans quelques minutes, ils arriveront. L’un après l’autre. Certainement qu’ils se prendront dans les bras. Doucement parfois parce que certains corps sont un peu meurtris. Certains cœurs aussi. Il y aura des blagues stupides. Dominique A viendra installer quelques secondes suspendues, « Ce geste absent ». Cela se tendra peut-être un moment si la politique s’invite, même si finalement ils ne sont pas si loin les uns des autres. Lui, il s’activera, les regardera, s’invitera dans les mots, les capsules de bières et les bouchons de vin serviront à jouer quelques instants dans les mains. Il y aura des rires sonores prêts à réveiller des morts. Quelques concerts à planifier. Des souvenirs à réveiller. Leur amitié et leur amour à partager…}

[Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez.. ]

26 janvier 2025

[Parenthèse 37… ]

{ Il avait entrouvert les yeux depuis quelques secondes. La lumière chaude des rayons de soleil s’invitait dans sa chambre. Il ne dormait plus jamais en fermant les rideaux. Il pensait même les retirer prochainement. Récemment, il avait été se renseigner pour changer les vitres et simplement ne pas permettre de voir l’intérieur de chez soi. Il aimait la douceur du dehors quand il se réveillait. Il n’avait jamais été perturbé par la lumière pour dormir. Ses doigts effleurent ses joues. Dehors, quelques oiseaux s’amusent à aller d’une branche à l’autre. Les feuilles donnent une densité majestueuse aux arbres qui se confondent à l’infini. Il n’a jamais regretté de s’être isolé. 

« May Ninth » de Khruangbin s’impose dans l’atmosphère légère de ce matin dominical. Le café laisse s’écouler dans son corps les quelques minutes de chaleur intérieure qu’il recherchait encore. 

Il pianote distraitement sur son téléphone. Les nouvelles ne sont plus ni bonnes ni mauvaises. Elles défilent, simplement, de démocraties en dictatures, de dictatures en démocraties, de l’ultra gauche à l’ultra droite. Il pense soudainement à certains de ses cours de sociologie, les temps longs, les cycles. 

L’être humain, en somme. Définitivement. 

Il entend le petit son net et précis de sa sonnerie. Un message. Pendant que Foals décoche la rythmique énergique de « Lonely Hunter », il pose son regard azuré sur l’écran. Le soleil a pris une place déjà plus centrale dans le ciel, et, attablé, il regarde l’herbe luxuriante de sa propriété. Derrière, les sentiers. Il dépose son téléphone. Sans un mot pour son chien qui aboie, il remonte dans sa chambre. Calmement, il bouge quelques caisses. Tout est bien rangé. Cela fait des années qu’il s’est installé. Il sait où se trouve chaque souvenir de là-bas. A son sourire, n’importe qui aurait deviné qu’il avait trouvé. 

La fin de l’après-midi s’allonge aux pas qui effleurent les marches de l’escalier. Assis sur sa terrasse, laissant Barbara Pravi murmurer « Fantasme moi », il est immergé dans « Yoga » d’Emmanuel Carrère, sans doute pour la millième fois. Le chien aboie. Il tourne la tête, dépose lentement le livre sur la table, remet convenablement ses lunettes sur son nez. Il le caresse. Il ne sait que réellement penser. Le téléphone sonne. Il décroche. Elle l’attend devant. D’un pas assuré, il se dirige, non sans regarder furtivement dans le miroir du salon si son polo n’est pas trop entaché par la chaleur qui s’empare de lui. 

Après avoir terminé son dessert, elle sourit. Il s’affaire. Elle ne l’avait plus vu depuis, quoi, « 9 ou 10 ans » lui dit-elle quand il revient s’attabler, et qu’il lui dépose son café. Il ne sait pas. Cela fait maintenant 12 ans qu’il est ici. « Sans doute », pense-t-il tout bas. Elle se rapproche de lui, « si cela te va » s’assure-t-elle. Il lui sourit. « Tu n’as pas beaucoup changé depuis ce temps-là, tu sais », lui dit-il, quand elle vient poser sa tête sur son épaule. Elle est fatiguée. « C’est vraiment loin chez toi. Surtout quand il faut emprunter les petites routes. C’était vraiment obligé, si loin, tu crois ? ». Il ne répond pas. Il lui prend la main. Elle sait qu’il n’ose pas lui dire que c’était sa façon de pouvoir continuer, que les enfants étaient grands et qu’ils viennent régulièrement, que ses parents n’étaient plus là depuis longtemps déjà et qu’elle n’en voulait pas de cet ours qui est assis à côté d’elle, juste là. Alors quoi, à part partir. Il sait que dans sa tête, à cet instant précis, elle répond pour lui, assénant les éléments tangibles qui l’ont poussé à s’en aller. Sans attirer son attention, il retire un morceau de papier de sa poche. Délicatement, il le dépose sur la table. Elle sourit. « Je l’ai gardé, tu vois… », laissant sa tête enfin se poser aussi sur la sienne. Ses doigts caressaient les siens depuis un moment déjà quand elle osa, « C’est loin chez toi. Cela ne te dérange pas si je reste, pour me poser, tu vois… » 

Elle l’entendit juste murmurer, « Tu es chez toi… ». Et au loin, sur les sentiers des bois, les animaux et les étoiles entendaient « You still got me » de Beth Hart s’immiscer et de sa voix rocailleuse envahir un instant l’espace et le temps…}

[Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez.. ]

12 janvier 2025

[Parenthèse 36… ]

{ Le ciel bas ne permettait pas au soleil de percer. Blanc, avec des nuances de gris, il se reflétait sur les pavés des trottoirs verglassés, enneigés depuis quelques jours. Les fourrures animales s’épaississaient, espérant traverser la vague de froid pendant que les manteaux permettaient aux corps meurtris de pouvoir s’épancher aux différentes allures que leurs imposaient les esprits joyeux d’un dimanche à aller se promener.

Elle observait de sa table les travaux inachevés à cause de ces conditions détériorées. Les couches de neige s’étaient amoncelées sur la toiture décharnée. Elle écoute, attentive, les violons s’imposer sur « The Road to Mandalay », devenue soudainement tragiquement mélancolique. Le café continue à fumer. Il doit être 16h35. Plus ou moins. Sans doute un peu plus. Elle a déposé délicatement le morceau de chocolat qu’elle avait en partie enfourné. Ses doigts sont marqués de quelques traces, il était resté près de la tasse. Sur sa cheminée, elle a déplacé les photos de ses enfants, de sa maman aussi décédée soudainement il y a quelques mois. Le vide s’installe, elle a froid. 

Il courait depuis une bonne heure déjà. Emmitouflé, il avance à une belle cadence. Ses efforts se voient à quelques dizaines de mètres, symbolisés par les fumées qui l’encerclent. Une petite fille, qui tient la main de son papa, s’écarte et demande tout bas : « il fait cela pourquoi Monsieur, papa ? ».

Il n’a pas entendu. Peter Gabriel lui susurre les paroles de « Secret World ». Si elle l’avait bien observé, elle aurait pu deviner qu’il essaye de trouver, quoi il ne sait pas. Elle aurait même pu déceler que les yeux mouillés n’étaient pas dûs à la transpiration. La tristesse. Ou la mélancolie peut être. Il devait être 16h35. Plus ou moins. Sans doute un peu moins. Il pense au vide qui s’installe, à ses parents qui doucement s’en vont, le temps. Il accélère. Il commence à avoir un peu froid.

Ils se regardent. Elle rigole. Il continue à la regarder. Il sourit. Leurs peaux collées, un peu moites, puis un nouveau baiser, une main qui frôle sa cuisse, et une autre qui enlace sa taille. Il la couvre du drap. Sa peau marquait quelques frissons, juste là. La neige sur les branches d’arbres et sur les toitures donne à leurs ébats les contours d’un film de Noël. Ils se marrent. Elle pose une playlist de son père. Nada Surf, quelques guitares catchy, « Always Love ». Elle dépose son smartphone. Elle lui saute dessus. Les cœurs se retrouvent. Ils battent la chamade. Les yeux se trouvent. Juste eux… Il devait être 16h35. Plus ou moins. Sans doute beaucoup plus. Ils ne pensent à rien, remplis du trop-plein. Il ne fait plus jamais froid.

Elle s’était levée de sa chaise. Elle avait pianoté une petite heure sur son clavier. Quelques mots sans importance. Juste des petites histoires d’amour, de chemin et de temps qui passe. Il s’était remis à neiger. Elle s’était fait un autre café. Une forme de dépendance. Ou de chaleur. Un moment suspendu. Elle avait laissé de côté, depuis longtemps déjà, la solitude des émois. Elle rigole en pensant à ce que sa psy lui dira quand elle lui parlera de cette phrase-là. Elle se poste devant la fenêtre. Elle se trouve belle. Enfin. Elle ferme les yeux et laisse « The Rose » s’infiltrer dans chaque pore de son corps au son de la voix de Bette Midler. Elle espère qu’il ne fera plus jamais froid…}

[Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez.. ]

01 janvier 2025

[Parenthèse 35… ]

{Fatigué, il s’était levé sans autre idée que de passer la journée jusqu’au diner de ce soir. Les minutes qui s’égrenaient finiraient bien par lui permettre d’arriver un moment vers la ligne d’arrivée, celle des moments remémorés, des habitudes qui s’enracinent, des espoirs déçus par les années à décompter qu’un matin tout cela finirait par s’arrêter, sans crier gare, juste comme une infinie tendresse qui s’immisce imperceptiblement dans les veines d’un amoureux discret épiant sa dulcinée du coin des yeux.

Il s’ébroue. Il déclenche la musique. Sturgill Simpson déploie les notes incarnées de « The promise ». Il ne peut s’empêcher de s’arrêter. Les mains tremblent, délicatement. Il s’efforce de ne pas trop le montrer, même si personne n’est vraiment là pour l’observer. Il se gratte la barbe. Lentement il se dirige vers la salle de bain. Il pense, comme sans doute des milliards de contemporains, que l’eau qui va perler sur son corps abimé lui permettra de se régénérer. Ray LaMontagne a pris le relais. Quelques notes de guitare. Il s’imagine quelques secondes devant les chemins de sa vie, surtout ceux qu’il n’a pas pris. 

Il s’est habillé pour la circonstance. Quelques notes de parfum, un peu de crème anti-fatigue, dépoussiérer les poils. Juste de quoi paraître assez doux aux yeux des belles-familles. Il l’a promis aux enfants et à ses beaux-enfants. Il les aime, infiniment. La question ne se posait pas vraiment. Il comprend qu’ils aient tous insistés. Il prépare ses phrases, celles qui vont à la limite, juste suffisante pour ne pas paraître transparent ou insolent, selon que le Rubicon soit franchi ou non. Il a préparé quelques cadeaux pour chacune et chacun. Il déclenche « Vivant » de Malik Djoudi. Il aurait pu tout aussi bien mettre « Nostalgia » de Raphaël. Il s’essaye à un petit mouvement de danse. Il rigole.

Il s’est assis à côté d’elle. S’il a bien compris, une amie de la mère de Sandra. Il l’a remarquée dès son arrivée. Comme à son habitude, il a branché son portable sur le baffle de sa fille. Il continue d’imposer ses sons, cela fait 6 ans que c’est comme cela. Tout le monde y trouve son compte, lui le premier. Après quelques minutes, elle est venue lui parler. Pas de manière frontale. Juste lui suggérer qu’elle trouverait que « I Don’t want to talk about it » de Rod Stewart s’immiscerait divinement pour quelques pas de danse improvisés. Il a senti ses doigts se poser là. Perdu, il l’avait juste regardée et sans pouvoir dire un mot, il avait posé la chanson demandée. Elle lui avait souri et était allée chercher son fils pour les quelques pas. 

Tout au long du repas, il n’avait quasi pas touché aux mets qui étaient amenés. Il n’avait goûté qu’à ses paroles, son rire discret et sa main qui venait parfois effleurer ses doigts. Heureusement pour lui, sa petite-fille du haut de ses 3 ans était venue se lover dans ses bras. Tout en lui posant un baiser dans les cheveux, il avait fermé les yeux et s’était plongé quelques secondes dans les voix et les sons accordés de Brian Eno et John Cale de « Spinning Away ». Il l’avait serré un peu plus fort, sans la brusquer. Elle avait remarqué les quelques larmes qui perlaient aux coins de ses yeux. Sans réfléchir, elle avait déposé sa main sur sa nuque. Ils sourient encore du chemin pris…}

[Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez… belle année 2025 ]

25 août 2024

[Parenthèse 34… ]

{Le vent déchire l’air à perdre haleine. Le bruit sourd que ce souffle dépose sur les maisons habitées le long de ce chemin indique simplement que les heures prochaines seront confinées dans les espaces intérieurs. Quelques arbres ploient déjà, sans laisser paraître qu’ils pourraient se briser. Ils ont vécu d’autres moments plus chargés, où la peur et la torpeur ont pu s’immiscer fébrilement dans leurs certitudes de décennies passées à se déployer. 

Installé dans un canapé qu’il avait trouvé distraitement chez un brocanteur patenté qu’un ami voulait absolument lui présenter, il écoute quelques vinyles de ses vieux albums de Depeche Mode. En 2046, même les derniers sont des vieilleries d’une modernité qu’il n’avait jamais retrouvée nulle part. Il s’y plongeait sans plus aucune mesure. Sinon, chiner n’avait jamais été une activité qui aurait pu le passionner. Il avait juste accepté par politesse, sorte de convenance amicale. Aussi parce qu’il ne souhaitait pas entendre la sempiternelle ritournelle que ses proches lui retournaient fréquemment depuis qu’il était venu s’enraciner dans les confins de ce chemin boisé : « C’est vraiment beau ici. Cela te correspond. Après, fais gaffe quand même de ne pas devenir un vieux solitaire tout rabougri ». Il n’avait pas vraiment accordé beaucoup d’importance aux objets qu’il avait rencontrés ce jour-là. Juste qu’il s’était assis tranquillement pour feuilleter un livre trouvé, et s’y sentant bien, il avait décidé de l’acheter. 

« Surrender » habille la pièce de ce son velouté, électronique et jazz, la voix de Dave Gahan empruntant à Elvis les intonations suaves d’une mélopée intemporelle. Dehors, les secousses se font plus violentes. S’il avait pris la peine d’aller voir à la fenêtre, il aurait noté simplement que la pluie battait le chemin avec une violence rarement atteinte. Son esprit n’est pas à cela. De toute façon, personne ne s’aventure au-delà de son périmètre sacré dans ce patelin, ou ce hameau selon, quand la nature reprend ses droits. Venant d’ailleurs, il lui a fallu quelques mois, de patience, d’écoute, et d’humilité, pour le comprendre et l’intégrer. Patiemment, il n’a plus cherché à défier ou s’imposer, comme il pouvait le faire, bêtement, non par arrogance, juste qu’il ne savait pas faire autrement parfois. Sa nature.

Vers 18h, il se lève. S’il avait eu des voisins directement adossés à sa maison, ils auraient pu entendre les notes spectrales de « Nothing’s impossible ». Son sourire dessine dans l’air la paix qu’il se construit chaque jour maintenant depuis si longtemps. Sur ce fil tendu, qu’il doit remettre sur l’ouvrage chaque jour (et lui vous dirait certainement chaque seconde), il trouve son équilibre, ne déviant finalement que dans les mêmes moments que tout un chacun quand la peine de voir partir les proches s’empare de vous le long des souvenirs qui s’installent dans votre cœur, jouant des tours à votre esprit, ou peut-être est-ce le contraire. A cet instant, son téléphone sonne. Comme à son habitude, il filtre. Pas ici. Il décroche directement. « Papy, je suis arrivé à la gare. Je serai là dans une heure. Tu es certain que cela ne te dérange pas que je m’installe chez toi quelques semaines ? ». Un léger silence de quelques secondes. Il racle sa gorge. Avec délicatesse, presque dans une sorte de pudeur face à la gentillesse de sa petite fille et du soin qu’elle dépose dans la vie des gens qui l’entourent, il arrive à lui répondre finalement : « Tu es chez toi ici, tu sais » …}

[Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez… ]

12 mai 2024

[Parenthèse 33… ]

{ Les rideaux blancs ne laissaient pas filtrer la lumière du jour. Elle s’était levée un peu après 8h. La radio ne s’était pas allumée. Depuis le décès de son mari, elle ne savait plus trop comment gérer ce genre de chose et l’avait-elle jamais su. Dans son pyjama un peu délavé, elle n’avait plus la coquetterie de croire qu’il y avait encore lieu de vraiment s’attacher à la couleur pourpre ou non de ses vêtements de nuit, seule elle avait encore le don de s’en approcher véritablement. Il ne faisait ni trop chaud, ni trop froid. Juste un sentiment tiède, celui d’un temps qui passe presque à reculons aujourd’hui. 

Sur le secrétaire, elle garde des lettres de son père, quelques photos de sa mère. Disséminées un peu partout, les bibelots lui rappellent les périodes de sa vie, les grains qui se sont écoulés trop vite. Elle sait qu’elle rabâche toujours les mêmes histoires. Elle continue à suivre l’actualité. Les enfants et les petits-enfants viennent régulièrement. Elle n’a pas à se plaindre. Elle le dit souvent à son gentil kiné qui vient deux fois par semaine pour les exercices de mobilité. Sa jambe gauche n’est plus qu’un souvenir de mouvement et la rigidité des muscles vient se fracasser aux articulations déboitées et usées. Pourtant, elle ne lâche rien. Elle ne quittera cet endroit qu’enfermé dans une caisse en bois. 

Dehors, la température continue de s’élever. Les arbres dansent avec le vent dans un ballet farouche. Le printemps n’est plus ce qu’il est. Elle pense aux étés où elle courrait dans les prairies des alentours du village de ses grands-parents où elle passait deux mois au moins sur l’année. Les blés…

Allongée dans son fauteuil, elle sourit en repensant à ce jeune homme qu’elle avait serré contre son corps ferme un soir auprès du feu. Ou peut-être était-ce ailleurs. Elle s’est endormie. Derrière le bruit un peu rauque de sa respiration métronomique, le téléviseur déverse les commentaires chauds et enflammés des journalistes sportifs. Elle suivait toujours assidument les courses cyclistes, même s’il n’était plus là pour lui tenir la main quand elle s’énervait trop. Pourtant, imperceptiblement, elle ferme son poing, cherche, dans le creux de ce sommeil, la peau de son amour qui s’en est allé sans lui en parler. Son cœur s’est arrêté un matin d’hiver trop quotidien, et le sien s’est fissuré jusqu’à attendre de le retrouver.

La sonnette retentit. Elle se réveille. Un peu moite, elle se mobilise difficilement. Un deuxième coup. La porte s’ouvre avant qu’elle ait pu vraiment sortir de son siège. Il la regarde patiemment, tout en notant qu’elle est toujours en peignoir. Il lui sourit, les yeux profonds. Elle lui dit qu’il aurait pu prévenir, et ajoute qu’elle n’a rien dans le frigo, elle ne sait même pas si elle a du café. Il lui pose un bisou sur la joue. Il continue de sourire. Il ouvre les rideaux. La lumière pénètre brusquement dans son appartement, qui parait à cet instant immense. Il ouvre une fenêtre. Il a posé un sac rempli de denrées diverses, quelques fleurs aussi, puis de quoi manger un petit quelque chose, là, sur le moment. Elle maugrée quelques mots, va jusqu’à la salle de bain. Il l’observe toujours. Il n’a encore rien dit. Elle lui fait remarquer son silence, et aussi qu’il semble en forme. Elle a vu son sourire. Il s’arrête sur la photo de son père. Il retient quelques larmes. Quand elle revient, la table est dressée, le vent chaud vient fouetter leurs visages. Il l’installe à table, dépose un petit paquet devant elle, et en s’avançant lui dit doucement « belle fête maman ». Là, juste au fond, résonne la voix de Françoise Hardy, « Le large »…}

[Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez… ]

14 avril 2024

[Parenthèse 32… ]

{ Le soleil avait illuminé la journée d’une chaleur retrouvée. L’automne s’était écoulé depuis plusieurs mois déjà, laissant l’hiver hiberner dans des steppes très éloignées. Les nappes phréatiques des contrées s’engourdissaient d’un repas gargantuesque, repues s’imaginant craintivement que ces quelques rayons auguraient de moments moins charmants pour les terres profondes qui nourrissaient les corps des sociétés, mêmes les plus cachées.

Les quelques tables bénéficiaient d’un léger vent souverain, permettant d’humer les barbecues qui flambaient des morceaux de viandes grillés, parfois légèrement cramés. Les corps commençaient à arriver. Les uns inspectant si les autres étaient déjà arrivés. Le changement de temps marquait les peaux de certains d’un léger rouge chauffé à blanc alors que d’autres voyaient déjà le brun hâlé s’installer. Les premières bières arrivaient. Fruitées, ambrées, brunes ou blondes, elles se mélangeaient dans les gosiers. Les rires plus prononcés définissaient un moment d’abandon. « Cortez, The Killer » par Dave Matthews Band, distillait une ampleur rock à cet été précoce et printanier.

Un peu à l’écart, il s’était installé, humant cette ambiance avec douceur. Il était arrivé à l’avance, comme d’habitude, et ce depuis plus de 30 ans. Les cheveux poivre et sel et les rides qui marquent son visage laissent paraître que la moitié du chemin s’annonce grandement. Les enfants sont des adultes, qui restent ses enfants. Il comprend mieux maintenant certaines phrases de ses parents quand il passait chez eux et qu’ils débattaient sur le temps. Au même moment, « Ain’t talkin’’bout love » de Van Halen s’immisce dans les silences temporaires des conversations. Il commande une assiette mixte de fromage et de charcuterie, et puis une « 1030 ». Il pianote sur son smartphone. Le RWDM finira peut-être par se sauver. Vanderpoel gagnera certainement demain. Il sourit. 

En arrivant, il n’avait pas vu la table dans le coin sur l’arrière de la terrasse. Il retire son casque, dépose son vélo contre le poteau, les emplacements sont encombrés comme un carrefour Léonard un soir d’été ou d’un quotidien énervé. Il appelle et s’arrête dans son élan. Il sent une petite tape sur son épaule. Ils se prennent dans les bras. Ils rigolent. Ils ne l’ont toujours pas vu. Lui, il les observe. Il se dit qu’il a de la chance de les avoir rencontrés sur son chemin. Il manque encore deux larrons. Ils ont vieilli. Ils se voient encore écumer les bars de Louvain-la-Neuve. Une respiration. Perdu dans ses pensées, il sent deux baisers se poser sur ses joues. Il sourit. Il retire discrètement ses lunettes, frotte ses yeux, pose sa main sur la cuisse de l’un et invite l’autre à prendre un morceau sur la planche posée là. Au fond, il croit entendre les notes mélancolique et pop de « Teenage Summer » de Crowded House. Il commande une nouvelle tournée. Le soleil descend lentement, la nuit se pose délicatement. La vie s’égrène patiemment. Ils s’aiment et se le rendent bien, profondément…}

[Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez… ]

31 mars 2024

[Parenthèse 31… ]

{ Le ciel gris, engoncé dans son arrogante capacitée à s’installer durablement, avait fini par toucher indubitablement une partie de son corps. Il sentait que tout était plus compliqué, ouvrir la fenêtre et constater que rien n’avait bougé depuis la veille le laissait chaque jour un peu plus embrumé. Approchant de la machine à café, il posait alors les grains avec une infinie lenteur, insufflant du calme dans ce qui pouvait le submerger. Sa respiration contrôlée, il pouvait sentir jusqu’à la moindre infime partie de son corps la douceur s’installer et essayer d’entrer par chaque parcelle constituant l’être complexe qu’il pouvait parfois être. 

Le téléphone retentit. Juste ce petit son reconnaissable entre mille. Au loin, Raphaël murmure dans un tempo légèrement dansant et mélancolique la « Nostalgia ». Il sourit. Il visualise son corps bouger légèrement, ses épaules allant frémissantes de gauche à droite, la tête légèrement baissée, les yeux mi-clos. Il pose son café. Il prend son téléphone. « Je pense à toi… Je t’aime ». Son visage s’éclaircit. Cela fait maintenant quelques semaines qu’elle est partie. Une série de projets à présenter à des potentiels partenaires un peu partout en Europe. Il sent sa main prendre la sienne. Stevie Nicks s’emporte dans un « Edge of Seventeen » qu’il a toujours adoré. « Anch’io Amore » lui répond-il. Il donnerait beaucoup pour aller la rejoindre. Pouvoir juste l’accompagner et lui dire combien il l’aime, juste en posant un regard. Il s’ébroue. A ses pieds, le chien le suit du regard, attendant une caresse qui viendra. Juste lui laisser le temps.

Les foulées. Dans sa tenue noir foncé, il porte les années. La pluie, battante, lui donne cette impression qu’il a gagné en maturité, celle de ne pas se laisser emporter. Éviter la fringale. Les blessures. Les glissades. Les courbatures. Il se laisse engloutir par ses sensations. Émilie Simon balance « Forteresse ». Les kilomètres. Il s’épuise. Tout autour de lui, il n’y a que des trombes d’eau et des oiseaux, quelques canidés, et des promeneurs essorés. Il ausculte son cœur. La chamade. Il prie dans les couloirs de sa mémoire. Il sent la transpiration traverser et se mêler aux odeurs des gouttes d’eau expulsées par les nuages bas, et les voitures pressées.

L’après-midi, étirée, observait les allées et venues dans les rues d’une Bruxelles à moitié endormie. Douché et ragaillardi, les muscles légèrement endoloris, il s’était installé confortablement, un œil sur les vélos s’exécutant sur les routes flandriennes, l’autre sur un article qu’il essayait d’écrire détaillant la rupture discursive totale, réelle et implémentée dans les logiques épistémologiques et philosophiques de l’enseignement obligatoire et de celle de l’enseignement supérieur au niveau de la réussite, expliquant, d’après lui, une bonne partie des résultats des étudiants. Des passages obligatoires à l’obligation de réussite totale. Il s’étonnait toujours que ce fossé soit si peu investigué. 

Un café. Il peste un peu. Non pas qu’il n’aime pas Mathieu. Juste qu’il préfère toujours les perdants magnifiques, celles et ceux qui trébuchent, qui souffrent plus pour enquiller les victoires. Cela fait sourire ses proches. Les chemins ne peuvent être lisses. Il s’embue un peu. Puis juste un détail. Un coup de vent, léger, dans son cou. Il a bien laissé la fenêtre ouverte en haut. Il hume l’odeur des grains torréfiés. Il laisse Vampire Weekend déposer son « Mary Boone ». Une clef. Puis ses pas. Cette façon de poser ses pieds sur le sol. Il entend juste au loin « Surprise Amour… Je suis rentrée. Tu n’imagines pas les rencontres que j’ai..». Il n’entend pas la fin de sa phrase… Il ferme les yeux… sourit… hume encore une fois son café… murmure intérieurement « merci… » … se laisse envelopper par son baiser… au loin, Xavier Ruud implore leurs corps de s’aimer… s’abandonner…}

[Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez… ]

10 mars 2024

[Parenthèse 30… ]

{ Le bruit des feuilles s’immisçait doucement dans les textures sonores de la fête. Le soleil se couchait lentement, laissant derrière lui les traces d’une chaleur que les convives retrouvaient dans les pas brûlants qui s’invitaient depuis quelques minutes sur la piste, qui recouvrait l’étendue du lieu gardé secret jusqu’au dernier moment.

Ils avaient choisi  “No Sound but the Wind” pour déposer leurs sourires complices dans les yeux de leurs ami.es et de leurs familles réunis. La voix de Tom Smith s’insinuait dans les profondeurs de leurs souvenirs, leurs mains fragiles, prises par les émotions vives qui parcouraient leurs échines, comme les quelques gouttes de sueurs qui venaient frôler leurs peaux dessinaient les circonvolutions de leurs chemins pour poser les pas qui étaient là.

Sous les lumières qui avaient commencé leurs sarabandes, les verres et les rythmes décousus s’emmêlaient dans ces chorégraphies particulières des nuits de célébration d’union. Les uns se racontaient au détours d’un verre, ou deux, parfois plus, attablés, s’attachant à se remémorer leurs vies qui étaient déjà passées, l’œil un peu mouillé de se souvenir qu’un trait de géant venait de défiler, pour se fracasser en ce moment crépusculaire de leur chemin. Les autres s’époumonnaient à chanter les refrains entêtant de leur présent déjà un peu buriné, hurlant, criant, déchirant leurs corps, embrumés par l’amour, encerclés.

Les plus proches s’invitaient de manière plus prononcée dans leur intimité, relatant les souvenirs, essayant de ne pas déraper. Contrôler. Eux, ils continuaient à danser. Les plus avertis avaient noté qu’il posait régulièrement sa main sur son ventre, légèrement plus arrondi. Les premiers chuchotements commençaient à se confondre aux chuintements des branches des arbres qui les encerclaient à l’instant. Certains annonçaient déjà qu’ils le savaient depuis longtemps, vraiment, les effluves d’alcool improvisant des moments qui n’existaient pas, ou du moins pas comme cela. On entendit une autre bouteille sauter. Et les plus coquin.es ajoutaient qu’il y avait d’autres bruits de cet ordre-là, près de l’arbre en contre-bas. L’été permet cette chance de s’ébaubir de l’audace de la jeunesse.

Elle lui prit la main. Tendrement, elle l’emmena un peu à l’écart. Ses cheveux retombaient délicatement le long de sa robe diaphane. Elle sera son corps humide, sa chemise marquée par les températures un peu élevées qu’il avait vainement tenté de maitriser. Elle sentit les muscles saillants de ses bras, secs. Elle caressa son visage, et passa ses doigts dans les poils de sa barbe poivre et sel. Il la regardait s’avancer dans les méandres de leurs pensées. Elle savait si bien lire ses émotions. Elle vint déposer un baiser près de son oreille, susurrant un amour profond et bienveillant. Il sentit ses larmes s’enfoncer dans les chemins boisés de ses joues habillées. Les premières notes s’élancèrent lentement. « Woman » et la voix entêtante de Marcus Mumford s’envolant, sublimant les pas qu’ils construisaient à chaque moment de cette vie qu’ils avaient décidé de prendre soin ensemble…}

[Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez… ]

04 février 2024

[Parenthèse 29… ]

{ Deux ou trois notes de « Nothing Else Matters » résonnaient dans le creux de son oreille. Il avait dû mettre son appareil auditif un peu plus fort, tout en veillant à ne pas créer un larsen trop important. Le regard encore pétillant, il naviguait depuis l’aube dans son appartement devenu parfois bien trop grand. Il n’avait pas vraiment vu le temps s’émietter et définir les contours d’une vieillesse qu’il n’avait jamais redouté. 

La voix écorchée de Kurt Cobain s’était invitée à prendre la place de celle de James Hetfield, laissant « Dumb » réveiller les souvenirs qui lui encombrent parfois l’esprit, à trop ressasser des moments qui n’étaient de toute façon présents qu’à cet instant. Il avait crû quelques secondes entendre le chien aboyer et venir lui lécher la main, annonçant ses pas des plus délicats, venant finalement l’enserrer tendrement. Il sentait bien qu’il ne voulait plus qu’une chose, humer son odeur et se plonger dans son sourire, retrouver chaque parcelle de son corps et de son être. Il ferme les yeux. 

« You look so Fine » s’enroule dans les méandres de son corps. Il lui prend les mains. Elle rigole. Ses yeux pétillent, ses longs cheveux se posent sur ses épaules, s’enfonçant dans les couleurs de ses vêtements. Il n’a d’yeux que pour elle. Amoureux, il l’invite à quelques pas de danse. Les couleurs de leur nid se percolent et décollent dans un défilé de couleurs et de saveurs. Leurs têtes tournent, vacillent. Leurs lèvres se rencontrent. Leurs corps vivent. Billy Corgan n’a pas idée qu’il s’est invité dans un appartement bruxellois, « 1979 » leur permettant de se rappeler d’un moment où ils se sont enlacés dans un festival d’été. 

Le téléphone sonne. Perdu, il se rend compte qu’il est toujours planté devant la fenêtre du salon. Il évite de penser aux larmes qui ont commencé à couler. Il racle sa gorge. Il décroche : « Papa ? ». Il hésite à répondre. « Oui, ma belle, c’est moi. Tu sais, en appelant ce numéro-là, tu ne risques pas de trouver tes frères ou ta sœur, voir le dalaï-lama », lui dit-il en souriant dans sa voix. « C’est malin », lui répond-elle, enjouée d’entendre qu’il est encore bien là. « On va aller marcher avec les enfants cet après-midi dans les bois. Normalement, tout le monde sera là, même les copains et les copines. Et en parlant de mes frères et de ma soeur, eux aussi seront là, avec toutes les famiglia. On s’est dit que tu serais peut-être partant. Maman et Sébastien ont dit qu’ils nous rejoindraient ». Lenny Kravitz s’entendait au loin, lui permettant de respirer calmement. Il avait toujours aimé cette chanson  « Don’t go and put a bullet in your head ». 

Vers 14h46, les pas des uns et des autres se répondaient joyeusement sur les chemins bien balisés de la forêt que cette bande avait en partie colonisée, les discussions politiques se mêlant aux rires plus fous des pitres habituels. Il y avait les regards timides aussi, de celles et ceux qui doucement semblaient s’inscrire plus durablement dans la vie de certaines ou certains qui composaient une farandole de personnalités diverses et parfois incontrôlées. Il s’était mis un peu en arrière, du moins voulait-il penser que c’était voulu, c’était surtout qu’il devait marcher sans doute plus calmement que d’autres. Ou qu’avant. Il n’avait pas noté qu’une de ses petites-filles s’était approchée, tout en tendresse. Elle vint lui prendre le bras, et en posant sa tête sur son épaule, lui posa tout bas : « tu sais, Papy, elle aurait souri de nous voir ici… »… Il la sera tendrement, légèrement en tremblant… et n’osa pas lui dire qu’il la voyait, marchant à côté de lui, juste là…}

[Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez… ]

21 Janvier 2024

[Parenthèse 28… ]

{ Sa main n’avait pas encore réussi à attraper la sienne. Quelques centimètres les séparaient. La douceur et la chaleur de leurs peaux n’avaient pas encore fusionné. Dans le silence des rues enneigées, l’alcôve s’imprégnait simplement de la voix de Sting, de cet album de 1991 qu’il chérit tant, permettant à la respiration de se calmer avant de s’embraser.

Les vêtements épars, elle dépose un baiser sur ses lèvres. Endormi, il esquisse un sourire. Ses cheveux tombent délicatement sur son épaule. Il frémit. Ils n’ont pas vraiment idée de l’heure qu’il peut être. Ils ne savent pas non plus si le monde a cessé de s’entretuer, si les voitures ont arrêté de s’entrechoquer, si par ailleurs, les extrémistes, politiques et religieux, ne se seraient pas étouffés dans les hauteurs de neige qui étaient tombées.

« Cigarettes after sex » égrène sa mélancolie lunaire pendant qu’un capuccino se dépose délicatement sur la table de chevet. Quelques volutes s’échappent. Ils aimeraient que le temps se fige. En même temps, c’est parce qu’il file qu’ils en ont si bien joui. Du moins, le pensent-ils. Dehors, la nuit est tombée définitivement. Le froid polaire laisse le blanc manteau se reposer, plus un pas ne viendra le chahuter. 

Il décide de s’habiller. Elle le regarde se mouvoir. Il sent son regard. Doucement, il enfile un t-shirt, son corps un peu emprunté. Timidement, il semble presque s’excuser de sa lenteur. Elle n’en a cure. Elle le voit tel qu’il est, et c’est amplement suffisant. Il griffonne quelque chose sur un bout de papier. Percute une paire de chaussures en se retournant pour le lui donner. Il l’embrasse, en lui serrant la main, leurs bagues se percutent. Avec son doigt, il appose doucement sa peau sur quelques parties de son tatouage. Elle ouvre le bout de papier. « Anch’io ». Elle frémit. Les codes amoureux ne regardent que celles et ceux qui s’aiment. 

Sur les enceintes de la platine qui tourne, « High Hopes » de Pink Floyd se marie aux effluves des pommes de terre et des oignons, qui eux-mêmes se délectent du fromage fondu et des lardons. Les plus attentifs auront déjà entendu le bruit sec du bouchon sautant de la bouteille qui venait d’être ouverte. Le tintement des verres indiquait simplement qu’ils avaient décidé de jouir de ces moments quotidiens que la vie leur offrait à présent. 

Tard dans la nuit, quand la voix d’Eddie Vedder s’est tue au son de « Pendulum », elle s’était approchée encore plus près de lui, fusionnant leurs corps dans un dernier mouvement puissant. Il serra sa main dans la sienne. A ce moment-là, ils ne savaient pas. La vie s’imprégnait, traçant sa voie, comme elle avait décidé depuis toujours pour ces deux âmes là…}

[Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez… ]

24 décembre 2023

[Parenthèse 27… ]

{ 9h45. Il y a un peu d’excitation dans les yeux embrumés des enfants encore mal réveillés. Il y a des mains qui se posent sur des peluches contorsionnées par une nuit quelque peu agitée. Deux ou trois mouvements, descendre de son lit. Un baiser sur son préféré. L’odeur d’un chocolat. 

10h38. Les sons s’éparpillent dans la maison. Le sapin n’a pas bougé. Un peu déplumé même s’il paraît que cela ne devrait pas. Les guirlandes s’improvisent quelques pas de danse avec les boules qui jonglent sur leur pré carré. Deux ou trois semaines par année, il faut rentabiliser.

11h26. Les petits fours traversent quelques plats embarqués sur une table aménagée. Les doigts s’affairent. Parfois certains restent quelques instants plus présents, soit dans des mets qui finissent dans la bouche gloutonne, soit en frôlant celle de son amoureuse. Un sourire.

12h15. Les premiers cris. Parfois c’est une année entière qui s’est évaporée. Comme les souvenirs d’êtres aimés qui nous ont quittés. Les mains se serrent un peu plus fort. On esquisse ce que l’on peut. Maladroit parfois. Juste être soi.

12h39. Les premiers verres s’entrechoquent déjà. Parfois ils viennent juste prolonger ceux de la veille déjà. La chemise laisse apparaître un petit mont qui n’était pas là la dernière fois. Quelques rides aussi s’invitent juste comme cela. Les enfants s’impatientent. Puis voilà. Un premier nom lancé à la cantonade. Le papier qui plie sous le poids de l’envie. Déçu ou pas, un bisou claque sur la joue de celui qui le reçoit. Une tape dans le dos. Les derniers écouteurs s’invitent dans une sarabande de vinyles ou de bouquins qui s’amoncellent un peu par de-ci et de-là.

14H51. Le deuxième plat. Pas encore de débat. Même si on sent, comme l’odeur des brumes des mers, que l’un ou l’autre sujet jouent des coudes pour être au centre des paroles qui s’agitent ici-bas. Un rire vient contrebalancer. Puis quelques sons, comme disent certains plus jeunes de la tablée qui décident de se lever. Il lui prend la main. Un pas de danse improvisé. Les plus âgés, ou peut être dirons-nous les aînés, se prennent délicatement la main en regardant les sourires complices d’enfants et de petits-enfants qui se déplacent dans une chorégraphie qui rappelle leurs plus jeunes années.

17H24. La fatigue se fait sentir. Les verres continuent à se remplir. Au fond de la pièce, le baffle Marshall laisse traîner les notes d’un très vieux morceau. Smith and Burrows « When the Thames Froze ». Personne n’est dupe. Ce moment de silence intérieur. Les larmes qui restent juste là, à la frontière. Quelques regards. “When there is nothing left to say… the years go by so fast… let’s hope the next beats the last… so tell everyone that there’s hope in your heart… and tell everyone or it will tear you apart… The end of Christmas day… when there is nothing left to say… the years go by so fast… let’s hope the next beats the last” …}

Doux Noël…

[Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez… ]

10 décembre 2023

[Parenthèse 26… ]

{La pluie s’était mise à tomber de manière un peu plus drue depuis quelques heures déjà. Le ciel gris de Bruxelles s’enlisait depuis quelques semaines, qui paraissaient chaque jour donner des airs d’un « Seven » rapiécé à la saveur très belge d’un plat pays sombre et brumeux.

Proches des fêtes, il y avait dans l’air des contrastes guerriers, de ceux que l’humanité porte depuis son premier cri, une évidence à laquelle rien ne semble devoir s’opposer, la terre et ces humains. Pâques ne portait pas mieux sa symbolique qu’en cette veille de Natalité.

Dehors, les croustillons s’invitaient dans des bouches un peu déformées pendant que les huîtres et les coupes de champagne partageaient leur hauteur sociale avec la tartiflette et les frites qui parfois tachaient gentiment les vêtements de corps un peu alourdis par l’essence des vins chauds « cannellisés ». Les villes s’endormaient au son des chants que diffusaient leurs marchés.

A quelques endroits, comme chaque année, les bilans tombaient. Record de température. Conflit guerrier, et meurtrier. Classement diffusé. Meilleur.e de l’année. Avant que les bêtisiers, récaps et autres antiennes ne viennent s’amonceler. Quelques dessins animés. En regardant par la fenêtre, il se dit que cela fait 47 ans que c’est comme cela. Il se demande même s’il a déjà connu une année sans conflits armés dans un coin de la planète. Sans image d’une déforestation ou d’un glacier qui s’effondre. De catastrophes naturelles. De chansons de Noël. De fous rires contrastés dans une émission TV de fin d’année. De Jean-Jacques Goldman ou l’abbé Pierre comme personnalité préférée des français, à moins que cela soit un autre nom cette année. Un peu comme cette duperie des prix individuels dans des sports collectifs ou dans une œuvre collective comme le cinéma. Comme s’il y avait un meilleur ou une meilleure. Toujours chercher « le ou la meilleure » … comment s’étonner des conflits…

Quelques chansons de Stephan Eicher déroulent leurs sensibilités affirmées. Il va retrouver cette version d’ « Eldorado » live sur cette tournée magique avec Reyn et Tobby Dammit. Dès les premières notes, il a à nouveau la chair de poule. Les larmes montent pas à pas, s’insinuant dans les plus petites parcelles de sa peau, humant au passage les humeurs profondes de son cœur, s’invitant ou invitant son âme à retracer les chemins qui l’amènent aujourd’hui à tapoter des histoires d’amour fragiles et désuètes, en espérant juste qu’elles vivent, même juste un mot, quelque part, ou quelqu’un. Le piano s’enfonce dans la ligne claire des quelques accords de guitare, l’électricité, la ligne de basse. Il frissonne. Elles coulent. Puis la batterie. Et « Eldorado ».

Il tourne légèrement sa tête. Elle est là. Magnifique. Ses cheveux déposés délicatement sur ses épaules. Quelques bougies se consument. Il ne cesse de la regarder. Les chemins. Les âmes. Elle est immergée dans son livre. A côté d’elle, son chien dort à ses pieds. Apaisé. Lui, il l’observe. Rend grâce à dieu, aux anges, aux âmes, aux forces qui ne les ont jamais quittées, au gré des jours et de heures, des pleurs, des doutes, des absences, des méditations perdues, des foulées, des pays traversés par l’un et l’autre, loin l’un de l’autre, des silences de mois qui s’égrenaient en années, juste s’en tenir à cette voix plus profonde que la vie ou les vies, celles que personnes ne comprenaient vraiment… juste cette conviction profonde…un jour… ici ou ailleurs…

« Eldorado » se termine pour la deuxième fois. Il pleut toujours des cordes dehors. Il la regarde. Il sourit. Dans le ciel bruxellois ce jour-là, « je t’aime » alla se poser dans ses bras…}

A Toi…

[Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez… ]

26 novembre 2023

Parenthèse 25… 

15h59 Il ne devait plus rester que quelques minutes pour espérer changer le cours des choses. Personne ne lui avait vraiment dit ce qu’il fallait faire. La peur le tenaillait depuis quelques heures déjà. Assis sur la terrasse du café, il avait enfoncé encore un peu plus dans ses oreilles les écouteurs noirs qu’il avait achetés il y a quelques mois. Timoré, il avait décidé d’écouter religieusement quelques albums des Killers et des Editors. Cela faisait maintenant la dixième fois qu’il repassait en boucle « Silence » et « Quiet Town ». 

A l’autre bout de la terrasse, juste en face de la fontaine qui trônait sur la place du village, elle avait posé ses lèvres sur la bouche de ce garçon de passage, élégant jeune homme qui venait passer ses vacances dans les coins reculés des terres occitanes. Au moment de l’embrasser, quelques guêpes étaient venues se poser sur les bords des verres de ces cocktails acidulés et alcoolisés. La température ne laissait rien présager de bon. Juste une de ces journées d’été qui s’étire négligemment. 

Les jambes posées sur le rebord de leur balcon, ils regardaient sur l’écran les images des corps musclés et affamés des athlètes de ces Jeux démesurés. Ils habitent normalement à deux allées et trois avenues du site proposé. S’expatrier pour mieux en profiter. Surtout leur compte en banque à vrai dire. Les vacances au soleil du Gard se compteront en augmentation de revenu. S’allonger, s’aimer et capitaliser.

Personne n’était venu l’aborder. Pourtant, ils s’étaient bien dit 15H45. Cela faisait maintenant 14 minutes qu’il attendait patiemment. Il avait pris un petit café. Deux mètres à sa gauche, il pouvait observer un jeune un peu engoncé qui semblait ne pas mesurer la chaleur qui pesait ce jour-là. Il avait souri en entendant les légers cris provenant d’une des chambres de la place. Les vacances, certains en jouissent plus que d’autres. Il comptait plier bagage quand elle est venue s’asseoir à sa table, s’excusant du petit retard. Elle devait amener son fils chez un ami. Elle était libre à présent. Il avait noté sa chevelure titanesque et son sourire romanesque. Il savait. Amoureux.

Cela faisait bien 10 minutes qu’elle l’observait depuis sa voiture garée en contrebas de la place. Elle avait une vue panoptique sur la terrasse du café. Ils s’étaient appelés après la soirée qu’ils avaient passées chez une amie commune. Son flegme et sa gentillesse lui donnaient un charme peu commun. Il n’était pas vraiment beau et elle ne l’imaginait pas beaucoup en amant flamboyant. Elle avait surtout pensé à la chaleur de ses bras et à la douceur de ses mots quand la vie les abandonnera. Elle claqua la portière et en arrivant à sa hauteur, elle s’entend lui dire qu’elle a amené son fils chez un ami et qu’elle est totalement libre maintenant. Elle avait souri en voyant son regard se poser sur ses cheveux qu’elle avait lissé le matin même. Elle savait. Il était amoureux.A 16h, un homme se leva. Il regarda autour de lui les corps et les voix qui s’élevaient de cet endroit. Il n’entendait pas vraiment. Il était passé à d’autres choix. Personne ne faisait attention à ses pas. Il respirait. Il fredonnait. Il sentit une goutte s’insinuer sur les lignes ajustées de son corps. Il s’avança. Puis délicatement, sans coup férir, il sentit quelques doigts se poser dans la paume de sa main et la serrer. Il sourit. Il s’accroupit. Juste les deux petits bras autour de son cou qui s’agrippèrent. Un bisou. Et quelques mètres en contrebas, un petit qui s’endort déjà… 

[ Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez… ]

12 novembre 2023

[Parenthèse 24… ]

{Au travers de la fenêtre, il voyait les quelques gouttes de pluie tomber, et s’inviter au bal des automnes pluvieux. Les températures clémentes laissaient parfois penser que les étés ne s’arrêtaient plus vraiment. Toutefois, au fur et à mesure des jours, la lumière déclinante et les frimas légers poussaient invariablement les sensations ensoleillées à s’incliner face à la vague plus mélancolique des couleurs pâles.

Cela faisait maintenant quelques heures qu’il n’arrivait plus à coucher un mot, se laissant transporter par ses pensées. Délicatement, les musiques de sa playlist défilaient, passant d’un beat électronique louvoyant à des guitares électriques plus rock, terrestre, sans oublier les notes de pianos atmosphériques des silences romantiques.

A sa gauche, il plaçait toujours son diffuseur d’huile essentielle, quelques brumes. Un peu plus loin, dans un trio coloré et odorant, où se côtoyaient un café dans une petite tasse aux dorures joliment japonaises, une tasse de thé, d’un bleu profond qui rivalisait avec la théière qui laissait fumer les odeurs épicées d’une tisane hivernale, et à ce duo venait se greffer matcha ou chai, qui souvent empruntait son gossier en premier. 

Il n’arrivait pas à décoller son esprit de la douceur du moment. Il était sorti du lit à pas feutré, ses yeux s’ouvrant automatiquement aux lueurs de l’aube. Il avait pris pour habitude de ne pas esquiver le moindre geste s’il sentait qu’elle dormait profondément. Il avait d’abord écouté les souffles légers de sa respiration, en esquissant un sourire. Il avait bien eu envie de se plonger dans ses bras, invitant leurs corps à des chorégraphies amoureuses. Il avait juste posé sa main sur son ventre, quelques instants, délicatement, juste pour (re)sentir. Elle avait souri, lui prenant la main. Cela avait duré quelques secondes. Au souffle, il avait senti qu’elle repartait aussitôt.  

Il prit la tasse de café dans ses mains. Les quelques gorgées. Quelques frissons, non pas de la chaleur tiède et parfumée des arômes des grains de cafés torréfiés. Pas de la voix d’Eddie Vedder, aux quelques notes de « Pendulum » de Pearl Jam qui s’égrenaient, lancinantes, envoutantes. Juste la vie qui s’écoulait, comme les quelques gouttes de pluie qui tombaient, parcourant les chemins et les trottoirs, s’en allant au gré des vents vers les océans…}

[ Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez… ]

29 octobre 2023

[Parenthèse 23… ]

{Samedi. Le soleil d’automne baignait la cuisine d’un soleil bas, teintée des lumières ocres des feuilles qui tenaient encore négligemment sur les arbres de moins en moins touffus du jardin.

A quelques mètres de son regard, elle pouvait observer ses frères et sœurs, né.es d’un premier mariage. Ils s’étaient toujours aimés d’un amour profond, construit sur des différences d’âges qui leur donnaient parfois l’impression de découvrir des univers différents quand ils se racontaient leur quotidien. Le plus jeune d’entre eux, qui avait pour demeure une douceur abyssale, passait régulièrement la voir dans l’appartement que leur père et sa mère lui avaient laissé. 

Les autres, affairés aux quatre coins d’une vie toujours plus dense et éclatée, ne manquaient jamais de l’appeler, dans une posture plus parentale qui pouvait parfois l’irriter, même si elle ne niait pas la gentillesse qui animait leurs intentions. Elle sentit une main se poser sur son épaule, l’extirpant de ses pensées et du léger sourire qui inondait son visage. Sans se retourner, elle se lova délicatement dans les bras ni trop musclés, ni trop frêles, de son compagnon. Elle aurait donné beaucoup pour qu’il l’emmène, là, sur un coup de tête dans le petit village où ses parents avaient décidé de s’installer il y a maintenant quelques années, au cœur profond de cette Asie qu’ils aimaient tant.

La technologie avait beau être puissante, et les possibilités nombreuses de pouvoir se voir, elle aurait voulu se plonger dans la profondeur des yeux de son père et la beauté intemporelle et délicate de sa mère. Plus que tout, et même si elle connaissait chaque partie de leur histoire, elle se délectait de la puissance des astres et des dieux qui parfois, au détour du marasme incandescent d’un monde qui se consumait dans les horreurs les plus innommables depuis la nuit des temps, pouvaient prendre le temps de s’attarder à dessiner des récits singuliers, au contour de l’élégance et du romantisme le plus ancré.

En posant ses mains sur son ventre, elle sentit leur bébé bouger. Elle n’avait encore rien annoncé, attendant les quelques semaines nécessaires permettant de s’assurer qu’ils pouvaient se projeter. Elle s’imaginait sa mère avoir ressenti les mêmes sensations au moment où les larmes lui montaient aux creux des yeux, cette sensation étrange et particulière que tout cela aurait pu ne jamais exister si son père et sa mère ne s’étaient pas aimés, si des gestes n’avaient pas été posés, si elle n’avait pas été élevée dans l’idée que tout était possible, en suivant ses chemins. Elle se retourna. Il n’avait d’yeux que pour elle. Doucement, il déposa un léger baiser sur ses lèvres, non sans lui susurrer qu’ils pouvaient maintenant les rejoindre et les inviter à partager la nouvelle qui les inondait depuis 3 mois déjà. 

En arrivant dans le jardin, elle les regarda à nouveau, toutes et tous là, et béni une dernière fois les astres qui la protégeaient depuis la nuit des temps. Elle devina aux loin deux silhouettes, s’arrêta nette. Un léger vent balayait le jardin, quelques aboiements, sa main qui serre plus fort. Il sourit. Les yeux pétillants, la démarche élégante, son père et sa mère déambulaient lentement, sa main dans la sienne, ou vice-versa, elle n’avait jamais su qui de l’un ou de l’autre…}

[ Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez… ]

14 octobre 2023

[Parenthèse 22… ]

{Elle ne savait pas trop. Couchée dans son lit, elle se demandait un petit peu si… alors elle se retournait, et se retournait encore. Un moment donné, elle décida de fermer les yeux. Elle revoyait toute la scène. Elle accoudée. Dans le silence, elle entendait les bruits. La musique qui s’entendait derrière elle. Le tintement de quelques verres de bières. Dans un coin, deux ou trois femmes qui apparemment essayaient en vain de trouver le sens d’une vie. Un peu plus loin, un jeune homme, une rose à la main, il attendait sans doute quelque chose, peut être quelqu’un. Il y avait un vieux morceau qui passait. C’était ce jeune couple qui l’avait choisi sur le juke-box. Louis Armstrong. Intemporel. Tout le monde s’était mis à le fredonner. 

Elle décida alors de changer de posture. Elle s’assit derrière le piano. Elle se mit à jouer. Un grand silence s’installa. La musique s’arrêta. Un saxophone, une trompette, un contrebassiste et un percussionniste. Ils vinrent tous s’installer autour d’elle. 

23h15. Chaque soir. Vers 23h15. Elle se mettait à jouer. Tout le monde le savait. Les jeunes femmes s’arrêtèrent de parler. Le jeune homme se retourna, sa rose à la main. C’était elle qu’il attendait. Puis il y avait les habitués. Celles et ceux qui, dans la chaleur de la nuit, au son de sa voix, de ses mains qui pianotent les notes, de cette contrebasse qui s’accélère, s’en allaient le temps d’un instant dans leurs rêveries les plus douces ou les plus folles. « L’éternité », disaient certains.  Elle pouvait passer d’un morceau de Ibrahim Maalouf à un classique de John Coltrane. Le moment le plus attendu, c’est quand certains soirs, elle se mettait à jouer « Flamenco Sketches » de Miles Davis, entourée de ses joueurs hors pairs. 

Cela faisait bien longtemps qu’il n’y avait plus de volutes, et pourtant on pouvait presque humer les odeurs de cigarettes et le tabac voluptueux des cigarillos dans des bouches avides de brûler un peu. Plus personne ne parlait, juste quelques mouvements. Les corps. Elle n’avait pas remarqué là, un peu devant sur la gauche, le vieux couple. Cela faisait longtemps qu’elle ne les avait plus vus. Elle avait noté la canne, là, posée sur le bas de la chaise. Il avait dû tomber sans doute. Elle lui sourit. Les yeux plissés, il la regarde. Il lui dit quelques mots de loin. Elle a compris « Merci ».

Miles Davis. Jusqu’au bout de la nuit. Quand elle a ouvert les yeux, elle était dans son lit. Elle attendait. Elle ne savait plus trop quoi. Chaque nuit, ou chaque petit matin quand elle rentrait dans son lit, elle espérait. Elle finit par se lever et elle décida d’aller jusqu’à sa platine. Elle prit la pochette de ce vinyle. Elle le déposa religieusement. Une première note. Elle s’effondra. Là, sur le sol, une petite coccinelle, qui feint de se retourner et de l’observer. Si elle avait eu les yeux d’une femme, elle aurait reconnu la pochette de l’album. Quelques sons vaporeux. L’éternité. Pendant qu’elle pleurait, elle n’entendait plus aucune voix. Elle se rendormit à même le parquet.

6H14. Quand il arriva après quelques mois passés à traverser ce qui lui semblait rester de soi au fond là-bas, il la vit couchée, les yeux fermés, sa poitrine indiquait le trajet récurrent que l’air prenait dans son corps vivant. Il déposa son sac. Il remit en route le vinyle, se coucha à côté d’elle… un pied sur l’autre et la main dans la sienne…}

[ Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez… ]

01 octobre 2023

[Parenthèse 21… ]

{Il s’était endormi dans les draps encore emplis de l’odeur de son parfum. La respiration lourde, les yeux mi-clos, il avait avancé sa main pour chercher le verre d’eau qu’il avait posé délicatement sur le meuble avant de se coucher. Il n’avait trouvé que le vide, ce qui l’avait complètement sorti de sa langueur. Juste à côté de lui, il prit les écouteurs qu’il posait machinalement chaque soir à côté de son oreiller. Il aurait bien pris une cigarette, cela faisait maintenant des années qu’il n’y avait plus touché. 

En cherchant sur l’appli de streaming, il posa son regard sur la miniature de cette pochette d’album, vieille de dizaines d’années passées à l’écouter, rassemblant les souvenirs égarés, éparpillés sur des chemins souvent escarpés. Les autoroutes, il les avait souvent laissées, ou alors les utiliser pour un peu leurrer la famille ou les connaissances qui s’inquiétaient de ses choix parfois un peu hors sentier. 

Les premières notes de « Laughing Stock » résonnent au creux de ses oreilles, aussi dans les entrailles de son être. C’est cet album de Talk Talk qui l’a amené à se plonger dans la douceur des silences suspendus et lui permettre de comprendre que les sonorités jazz pouvaient lui procurer des émotions profondes. La voix s’accroche aux aspérités légères des percussions, son point culminant étant « New Grass », 9 minutes 46 secondes où il est juste là, habité par les notes et les sons qui s’entrechoquent dans cette chorégraphie ajustée et improvisée.

Couché, il augmente le son. Il pense. Leurs peaux. La douceur de leurs baisers. La couleur de leurs yeux. Les mots échangés aussi. Ceux des étreintes partagées. Puis ceux des vies racontées. Les plats sur la table, les verres et les tasses de café. Leur complicité naissante, les sourires timides. Le frémissement de leurs corps à l’approche d’une jouissance commune, quoi qu’un petit peu décalée. Leurs rires en découvrant pas à pas les petits travers de l’autre. Il sourit. Puis se lève. Il enfile un vieux jogging, le t-shirt qui traine sur le parquet. Il note, de manière sans doute un peu évasive, qu’il doit prendre le temps de nettoyer l’appartement. Il s’arrête et pense qu’il se fait définitivement trop bouffer par le boulot, même s’il jure ses grands dieux à tout le monde que ce n’est pas le cas. Il se demande même à cet instant s’il ne devrait pas en changer. « Ascension Day » lui impose une rythmique qui l’invite à s’installer sur la terrasse, sa main gauche battant la mesure de façon plus précise. Il voit la scène quand elle lui a pris la main et lui a demandé s’il envisageait de vivre avec elle. Surpris, il l’avait enlacée, gagnant du temps, même quelques microsecondes, lui posant un baiser sur les lèvres. Elle avait pris cela pour un « oui ». Et c’est ce que tout son être aurait voulu lui dire. Il l’aimait…

9h00. Il se dirige vers la cuisine, délaissant quelques instants la terrasse. Elle lui a envoyé deux messages. Elle a vu un appartement. Il choisit un café. Il n’a plus pris l’avion depuis 10 ans. Il se dit que cela compense. On a tous ses petites contradictions à défendre. Il laisse couler. Il prend le courrier sur son bureau. En se regardant dans le miroir sur pied qui se trouve dans le Hall d’entrée, il observe sa silhouette. Il ne s’est jamais senti aussi affuté. Son regard tombe. « Je t’aime » s’invite délicatement sur son écran de téléphone. Il s’assied, le tout empreint d’une douceur et d’un calme qui laissent peu de place aux autres couleurs pour s’exprimer. Il sent la chaleur et les notes épicées s’imprégner dans son corps. Il pourrait presque les toucher. Cliniques universitaires. Quelques expressions verbales obligatoires. Un petit mot en plus du courrier officiel. « Contactez-moi personnellement, quand vous recevrez ce courrier, quel que soit l’heure. ». Il prend son smartphone, compose le numéro. « Docteur… » … }

[ Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez… ]

16 septembre

[Parenthèse 20… ]

{Le vert légèrement effacé donnait à ce début d’automne les couleurs d’un été indien chaleureux. Sur le versant en pente de ce parc, les rires et les chants se mariaient aux effluves de bières venant des quelques cafés et bistrots qui se sont essaimés tout le long des chemins et des rues qui mènent vers les espaces colorés et luxuriants de cet écrin bruxellois. 

Son regard se pose sur deux amoureux qui se partagent une glace, pendant que leurs amies se délectent de quelques fruits apportés par hasard. Un ballon touche l’épaule d’un vieux monsieur, recroquevillé sur sa canne. Directement, un jeune père se dirige vers lui pour s’excuser de la fougue des quelques garçons et filles qui s’adonnent à un petit tournoi de football improvisé.

Dans ses mains, au moment où il s’assied sur une chaise en bois, légèrement à l’écart mais suffisamment proche pour observer l’ensemble de la terrasse et de la pleine, le dernier livre d’Adeline Dieudonné. Il n’avait pas aimé le précédent, mais il s’en fout. Le précédent n’est pas le suivant, et vice-versa. A peine posé, il sent déjà quelques regards appuyés. Il ne se retourne pas. La difficulté de venir dans son quartier, c’est la possibilité exponentielle de rencontrer plus de personnes que l’on connait. Il se retourne. Quelques sourires. Des connaissances, sans plus. Un « comment cela va », « bonjour », « et toi » « Allez bel après-midi », et le tour est joué. Être solitaire, c’est maitriser les convenances sociales. 

Il pose ses écouteurs dans les oreilles. Commande juste avant une bière, locale, et bio si possible, plutôt ambrée. Il prend aussi de l’eau. Beaucoup d’eau. Il ne se sent pas vraiment dans tous ces codes de société, et en même temps il en joue, suffisamment pour y être, sans y être. Pendant qu’il lit, plutôt dévore les pages de cette histoire qui le passionne, il observe d’un coin de l’œil les danses humaines qui se déploient sous les rayons du soleil. Il s’attarde sur ce groupe d’adultes, fin de la trentaine. Quelques enfants, pas trop non plus. Il paraît que c’est une question de génération. On lui a déjà dit d’intelligence aussi. Personne n’avait parlé d’humilité à ce moment-là. Des papas, des mamans, des hommes et des femmes surtout. Il baisse le son, laissant Feist susurrer ses mélodies dans un coin de son âme pendant qu’il écoute, avec beaucoup d’indiscrétion, les discussions très politiques et sociétales que le changement climatique, Delhaize, la guerre en Ukraine, la hausse des loyers,… le tout ponctué de rires, parfois obligés, garder la face.

Après plus d’une heure, il sent une main se poser délicatement sur son épaule. Certains, qui à cet instant les observent de la même manière, y auront vu matière à parler d’amour. Il n’a pas besoin de se retourner. Il a reconnu son parfum. Il sourit. Pas de manière ostentatoire. Réservé, laissant transparaître au coin de ses lèvres quelques rides et ses fossettes qui, elles, n’ont pas bougé. Elle se penche, vient déposer un baiser dans son cou, laissant ses cheveux tomber légèrement sur son t-shirt. Il ferme son livre. Retire un écouteur et le pose dans son oreille. Il lui laisse le temps de s’asseoir. Elle lui sourit, garde sa main sur la sienne. Et laisse la voix de Feist…}

[ Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez… ]

03 septembre

[Parenthèse 19… ]

{La fine pluie chaude déversait son chagrin depuis quelques heures déjà. Le ciel tourmenté laissait entrevoir çà et là des possibilités d’éclaircies naissantes, de suite annihilées par des vagues incessantes de nuages noirs et épais qui laissaient peu de doute quant à l’issue de la vigueur des trombes d’eau qui allaient s’abattre d’ici quelques instants sur la ville.

Quelques bruits naissants à l’autre bout de la rue permettaient de penser que certains s’aimaient ardemment, au point de diffuser quelques sourires amusés à l’ensemble des voisins qui auraient osé garder des interstices ouverts pour que la vie collective s’immisce quelque peu dans une routine convenue et organisée.

De sa terrasse, installé sur une chaise provenant d’un ancien décor de théâtre qu’il avait ramassé quand celui-ci avait dû fermer, faute d’exploitant et de subsides publics déversés vers des collectivités plus rentables et surtout plus dociles à la pensée ambiante, il observait gentiment quelques insectes qui venaient se délecter et s’abriter sur les quelques feuilles des plantes ou fleurs qu’il avait disséminées sur ces 10 mètres carrés.

Dans un coin, un baffle diffusait quelques accords d’un jazz électronique vieux de quelques années. Il entendit la voix de Manon, sur le balcon du haut, lui demander d’augmenter le son. Il s’exécuta, sans dire un mot, elle savait qu’il souriait de toute façon. 

Pierre, à quelques encablures de là, enfin, si l’on veut être précis, de son jardin de l’autre côté du pâté de maison, l’interpella vigoureusement pour savoir s’il comptait venir ce soir à l’inauguration du bar à vin de sa fille. Il sentit, dans le rire joyeux de Manon, et aussi en voyant dépasser la tête de Julien à sa droite de l’immeuble d’à côté, qu’il ne pourrait y échapper. Les fiestas et les rassemblements collectifs, ce n’est pas vraiment sa tasse de thé, et il ne s’en cache pas. A cet instant, il entend la voix de Charlie, 27 ans au compteur, répondre à Pierre : « il viendra, il n’a pas le choix, compte sur moi ». Ils rigolent toutes et tous. Il se contente de sourire, celui qui dit juste : « je vous aime ». Elle passe sa main sur sa tête, et pose un bisou sur son crâne lisse : « coucou papa, on y sera avec Mateo. Et maman a dit qu’elle passerait aussi avec Raphaël. »

Il se lève, calmement. Il n’a pas encore dit un mot. Il la regarde, belle, indépendante, intelligente et chiante parfois aussi. Il va lui préparer un café, légèrement caramélisé, avec une pointe de lait d’avoine. Avec le temps, même si ces dons pour tout ce qui est proche de la cuisine et ses alentours est resté rudimentaire, il essaye de répondre aux envies des siens en observant leurs goûts, et à s’adapter. Vivre seul permet de toute façon de revenir à soi quand il le souhaite.

En revenant vers la terrasse, accompagné de deux cafés et trois cookies beurre salé, où sa fille s’est installée, et où les notes d’un vieil album de Bowie égrènent le temps passant, il sent son smartphone vibrer. Il dépose les cafés et les cookies sur la table. Il s’assied de l’autre côté, la pluie ayant doublé d’intensité. Charlie le regarde du coin de l’œil, il lui demande si cela va, sans savoir s’il parle du café, des cookies ou de la vie en général. Le smartphone vibre une nouvelle fois. Il s’excuse. Il lit le message. Il ne dit rien. Il regarde Charlie. « Cela va, Papa ? ». Il ne sait pas quoi répondre. Il respire un instant. « Je crois, oui. Et toi ? la vie ? »

Elle ne lui répond pas de suite. Elle dépose sa main sur la table, il la prend et ferme délicatement ses doigts sur les siens. Il ne reste plus à cet instant qu’un père et sa fille, et la voix de Bowie…}

[ Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez… ]

20 août

[Parenthèse 18… ]

{Le soleil plongeait délicatement au travers des entrailles laissées pour mortes sur les différentes pelouses le long du chemin qu’il avait emprunté pour s’évader au rythme crépusculaire de Wyatt E.

Il aimait naviguer intérieurement entre la sueur dégoulinant le long de ses membres, la respiration chancelante, toujours sur un fil, son t-shirt rouge emmagasinant les litres d’eau qui s’échappaient de son corps en cet instant et l’incandescence des guitares et de la batterie qui s’infiltrait plus profondément dans ses veines, sans doute dans son âme.

Après une heure de ce rythme incantatoire, il s’assit sur un banc à la lisière d’un bois, non loin de son habitat. Il déposa son regard sur la plaine devant lui, sur laquelle des familles se détendaient pour un repos mérité après, imaginait-il, une semaine éreintante à essayer de jongler avec les aspérités de la vie. Il nota, à sa droite, deux personnes plus âgées, qui se donnaient doucement la main. Il aimait observer ces gestes-là, pure moment de douceur qu’il intégrait au plus profond de soi. Il sentit que le plus vieux des deux l’observait également d’un coin de l’œil et lui sourit en plissant ses yeux. Son mari, ou son compagnon, en se retournant, fit de même. Il portait une belle chemise bleue, fleurie de divers motifs bariolés. Ils devaient avoir plus de 90 ans. Leur élégance et leur gentillesse à son égard le traversa. Dans un geste toujours très lent, il leur fit signe, délicatement, comme s’il ne fallait pas briser la quiétude qui s’était installée entre eux. 

Comme à son habitude, il se laissa alors dériver vers des noirceurs connues seulement de lui. Avec le temps, il les maitrisait. Ce qu’il sentait par contre, c’est que doucement, les maladies prenaient des chemins plus dévastateurs en lui. Petit à petit, sans faire de bruit, les muscles se tétanisaient plus brutalement, les picotements dans les doigts s’amplifiaient parfois plus dangereusement quand il avait ses mains sur le guidon ou sur le volant. Il se retrouvait parfois dans des endroits sans trop savoir ce qu’il faisait vraiment là. Plus subtilement, les phases dépressives s’insinuaient dans des périodes sensées être dénaturées, et la fatigue à combattre tout cela depuis maintenant des dizaines d’années commençait à se faire sentir. Il pensa à cet instant qu’il était peut-être temps d’aller se poser définitivement au Kérala, et s’asseoir face à la mer calmement, en méditant et priant sur la fin approchant, sans amertume, sans colère. Il avait vécu aussi bien qu’il pouvait. Il se mit à sourire, un peu bêtement, alors qu’au même moment, non loin du banc, une jeune femme demandait en marriage son compagnon, les rires et les pleurs accompagnant le « oui » tonitruant qu’il avait décoché en écho au « je t’aime » qu’elle avait prononcé.

Il venait à peine de se lever que son téléphone sonna. « Papa, tout le monde est là. On n’attend plus que toi. Tes petits-enfants se demandent s’il ne t’est rien arrivé. Manon a déjà sonné trois fois.  Je leur ai dit que tu devais certainement être parti courir et que tu allais arriver mais enfin, … ». Il laissa un peu de silence s’installer. Il sourit à nouveau, de ses sourires fatigués qui dessinaient la mélancolie et la gentillesse qui construisaient sa vie. « J’arrive… dans 5 minutes, je serai là… »

Sans lui laisser le temps de s’échapper à nouveau, son fils lui répondit : « On t’aime, papa, tu sais…». Il raccrocha. Avant de partir, il laissa dériver son esprit un instant en écoutant « cold little heart » s’insinuer dans ses veines indéfiniment…}

[ Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez… ]

30 juillet

[Parenthèse 17… ]

{ 11h05. Elle vient de dire « oui ». Les yeux pétillants, elle plonge son regard dans celui vert/bleu de son mari maintenant. Elle prend conscience. Le baiser est passionné, si elle pouvait le manger à l’instant, elle se délecterait de tout son corps. Elle sent la réciprocité dans la main qui s’est posée sur la cambrure de ses reins. La peau se tend. Chez l’un et chez l’autre. La religiosité du lieu n’empêche pas les pensées endiablées, si tant est qu’Il refuserait un tel baiser, ce dont elle doute depuis toujours. Croyante, elle a toujours pensé que contrairement aux légendes pieuses, Dieu et sa bande sont des joyeux fêtards, la patience, la douceur et la sagesse n’étant pas incompatibles à la caresse des corps, de l’alcool qui coule et des fumées semi-interdites sur le son des pistes ou de salles de concerts. 

13H35. Il regarde les gens s’abreuver et manger les petits fours préparés avec passion par ce chef passionné et aimé. Il s’est assis sur le banc du jardin, en dessous d’un arbre qui jouxte le point d’eau assez étendu de ce lieu un peu aristocratique et bucolique que sa fille a choisi. Calme, il revoit cet instant où elle lui a dit : « tu en penses quoi ? ». Sa mère avait rigolé. Ils avaient beau être divorcés, depuis toujours ils étaient ensemble pour vivre ces moments-là, et bien d’autres encore qu’ils taisaient. Il entend encore sa réponse : « tu l’aimes, non ? », en souriant. Elle lui avait sauté dans les bras. Surpris, il pensait qu’aujourd’hui, et encore plus chez elle, il n’y avait plus besoin de ce genre de choses pour définir ses choix. Il prend son verre, qu’il porte doucement à ses lèvres. Il n’a pas senti à sa droite que vient d’arriver sa compagne, qui l’observe depuis un moment déjà. Elle s’assied à côté de lui. Lui prend juste la main. Dépose sa tête sur son épaule. Il ne sait que penser. 

15h47. Les enfants des enfants jouent. Les uns à se cacher dans les recoins de cette bâtisse imposante, où les rires et les pleurs se mélangent aux flots d’alcool et de mets qui s’échelonnent tout au long des heures qui défilent, les autres à jouer au football, filles et garçons ensemble, dans un questionnement qui n’a plus lieu. Le soleil n’est pas aussi généreux que certains auraient voulu. D’autres se réjouissent d’une fraicheur, que les années de plus en plus asséchées, imposante aujourd’hui comme un bien rare et précieux. Au fur et à mesure que la journée avance, les corps se détendent, les pensées aussi parfois. Certaines, qui souvent en pareille situation émergent, laissent penser que d’autres fêtes comme celle-ci pourraient avoir lieu dans les années à venir. Dans un coin, un des frères porte délicatement son dernier petit, encore au son des biberons et de couches, sous l’œil attentif d’un groupe d’ami.es attablés juste à leurs côtés. 

20h48. Les invités du soir arrivent pas à pas. Ils s’infiltrent dans les interstices des rires enjoués du premier cercle des privilégiés. La cohésion en est encore à ses premiers émois. La nuit noire qui s’impose doucement dehors, et oblige les ombres à se jauger dans les pénombres des lumières artificielles, va jouer son œuvre, comme presque chaque fois. Les premiers sons déboulent. Un art délicat, celui d’arriver à faire bouger les corps et les vies simultanément, qu’ils soient galbés et remplis d’ardeur ou polis avec le temps et les années passées à les contorsionner sur les pavés d’une vie bien entamée. Elle vient s’asseoir à côté de lui. Son compagnon discute avec sa compagne, ils se connaissent bien maintenant. Délicatement, elle s’approche, dépose sa main sur sa cuisse. Il met sa tête sur son épaule. Le temps s’arrête. Ils sourient…}

[ Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez.. le temps passe délicatement… ]

23 juillet

[Parenthèse 16… ]

{8H52. Le mouvement du pédalier s’inscrivait dans une synchronicité presque parfaite. La fluidité de la fréquence des jambes indiquait qu’il avait totalement récupéré de sa chute survenue il y a trois ans maintenant. Il était presque resté un an dans le coma. A son réveil, il avait feint de ne se souvenir que de manière parcellaire de ce qui lui était arrivé. Il avait vu les sourires, les rires, et les larmes couler sur les joues de ses proches qui un à un étaient entrés par la porte mi-close du chemin 867, chambre 562, service de médecine physique et réadaptation. Ses enfants, dont son aîné avait laissé pousser une barbe du plus bel allant, l’entouraient pendant que la famille et les ami.es s’invitaient, les uns avec tendresse et champagne, les autres avec véhémence et chocolat. Il essayait de comprendre ce qu’une année passée sans y déposer un petit doigt pouvait engendrer comme distance physique et émotionnelle au quotidien. 

9H02. Le vent caressait sa peau. Depuis son retour parmi les vivants, il s’épilait l’ensemble du corps, de façon à lui permettre de mesurer l’étendue journalière des cicatrices qui jonchaient sa structure abîmée par la percussion des peaux et des muscles sur le sol graisseux d’une journée d’été pluvieuse. Il avait juste laissé repousser sa barbe, plus abondante, lui mangeant la moitié du visage. Il ne restait que son regard, quelques rides autour aussi. 

10h15. Il prend un peu d’eau. Il lâche son guidon quelques instants. Il sent l’équilibre instable, les vibrations légères d’un écart potentiel. Il sourit, reprend les commandes, revoit le muret sur lequel il s’est écrasé, chaque partie de son corps s’empalant sur les briques rouges. Et cette sensation. Unique. Celle de trouver la liberté. De pouvoir enfin s’échapper. Il augmente la fréquence de pédalage. Une petite côte, comme il y en a quelques-unes dans la région. Il s’est levé ce matin assez tôt. Il lui a juste laissé un mot sur le coin de la table. Elle n’aime pas le voir partir seul. Plus personne d’ailleurs. Il se sent constamment sous le joug des peurs. Il comprend. Mort cliniquement quelques secondes…

11h20. Le soleil tente une percée. Son combat est perdu d’avance. Les nuages se sont amoncelés, comme un jeu de Tetris vaporeux, chaque parcelle venant s’imbriquer dans la densité ouateuse de son semblable, noir, de plus en plus noir. Il attend les gouttes. Il les espère. Il a toujours aimé rouler sous la pluie abondante, les roues traçant une gouttière éphémère, à chaque virage, la tentation de ne pas freiner complètement. Sa respiration est profonde. Il n’arrive plus qu’à faire entrer l’air comme cela. Tout lui semble insignifiant, sauf leurs amours, chacun.e où ils et elles sont. Il ne parle à personne de ces instants où il a espéré que sa tête fracasse définitivement la brique qu’il a regardée quelques nanosecondes, figées dans son esprit. Il sait qu’il suffirait de refaire le même mouvement. Juste plus fort. Un rien plus fort.

12H15. Il dépose son vélo contre le mur. La terrasse est couverte. Il s’installe, commande un café, et constate qu’elle lui a envoyé 3 messages pour savoir si tout se passe bien. Plus subtile, sa fille lui a envoyé une photo de son lieu de villégiature avec son compagnon. Ses frères ont déjà répondu. Elle a dû leur dire, comme chaque fois qu’il part rouler seul. Il pose son casque, envoie une photo de son vélo, un emoji bras musclé, un cœur. Cela les calmera pour une heure, deux peut-être. Il ajoute qu’il les aime. Profondément. C’est pour cela qu’il s’est réveillé. Trop tôt encore. Là, il a juste eu le temps de prendre une bière avec Lui. Une bonne bière d’ailleurs, Il lui a juste tapé sur l’épaule, et lui a dit : « ils ne sont pas encore prêts… crois-moi ». Il remet ses écouteurs. Il respire tranquillement. Il augmente légèrement le son : 

« (…) on voudrait voir d’en haut / que poussent des ailes pour un rien / se réveiller nouveau/ s’apercevoir flou dans le lointain / quitter claquettes et banjos / quitter tout / quitter l’âme et voyager (…) » … 

Il ferme les yeux, murmure silencieusement… « Quitter tout… »… Il sourit…}

[ Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez..]

[JL Murat « Le monde intérieur »]

16 juillet

[Parenthèse 15… ]

{Les tintements des bracelets qui s’égayaient sur le poignet de ce jeune athlète avaient le don de laisser les regards se poser sur le corps presque parfait qu’il exhibait, sans réellement se rendre compte qu’il faisait saliver tant les jeunes femmes qui cachaient leurs yeux derrière leurs lunettes fumées que les hommes plus mûrs, qui, les mains dans les poches, imaginaient la nuit endiablée que son fessier si bien moulé pouvait augurer.

Assis à la table de ce petit café sur la place en cette journée d’été, il n’avait cure de ce ballet passionné des envies éveillées. Il la regardait, comme chaque mardi depuis maintenant ce qui semblait devenir l’éternité dans laquelle il devait se caler. Elle souriait aux passants, livrant son merveilleux sourire, un bras tendant un sac, pendant qu’une main prenait les quelques billets qui s’échangeaient. Elle avait l’air bien. Elle l’était. Aujourd’hui, il le savait. Il pouvait tout sentir. Ses longs cheveux tombaient sur ses épaules légèrement dénudées pendant que les muscles saillants de ses jambes s’activaient démesurément pour aller d’un coin à l’autre de leur échoppe que les touristes approchaient avec entrain, son mari, d’une beauté profonde, décochant des rires sonores qui la faisaient tressaillir, et parfois rougir. De temps à autre, il avait noté tout de même que son regard se perdait vers la chaise vide qu’il occupait. A ce moment, elle esquissait quelques mots qu’il accueillait au gré du vent changeant. 

A 12h tapante, il se levait, et s’éclipsait, non sans une dernière pensée pour la protéger de ce que la vie pouvait parfois infliger. En arrivant à sa destination du moment, il s’assit quelques instants. Là, Il arriva, accompagné de son fils. Massifs, encore élégants et attirants malgré leurs âges avancés, ils vinrent s’asseoir à côté de lui, dans cet espace un peu indéfinissable que pendant des années il s’était imaginé bien moins tangible et plus iconoclaste que ce qu’il vivait depuis quelques temps déjà. 

« Pourquoi tu y vas encore ? » lui dit-il gentiment mais fermement. « Tu le sais mieux que quiconque, non ? peut-être même plus que moi ». A ces paroles, il se retourna vers son fils : « il nous enterrera tous celui-là » et ils se mirent à rire aux éclats tous les trois. Il s’appuya sur son épaule, asséna une tape bienveillante dans le dos, le prit dans ses bras, et lui susurra : « Viens manger ce soir, j’ai gardé quelques bières, dont une aux effluves de whisky que tu dégusteras. Emmène avec toi la nouvelle, tu sais, celle du train… Ce sera l’occasion d’aborder avec elle quelques endroits où je voudrais que vous alliez, juste pour les apaiser… Tu sais… la vie et la mort continuent… à tout jamais… » En les regardant s’en aller, il se disait qu’il avait trouvé un foyer… le temps d’un instant… avant de reprendre son bâton de pèlerin…

Vers 16h, il s’était installé sur un rocher. En bordure de mer, il avait trouvé cet endroit il y a quelques temps. Un long chemin caillouteux, presque scabreux, emmenait qui le souhaitait vers une vue dominante sur la baie, et pour celles et ceux qui avaient le regard aiguisé, on pouvait apercevoir quelques lignes dessinées de bancs de poissons s’amusant dans les eaux d’un bleu turquoise. Elle arrivait toujours un peu au hasard. Cela le faisait sourire, sa fossette se creusant davantage encore. « Je savais que tu serais ici » lui dit-elle. « J’ai compris, le mardi, tu squattes ici. J’avoue que pour ton jour de repos, je ne pourrais pas trouver mieux. Tu as vu ? Il m’a mis le mardi aussi. Il parait que nous allons parcourir le monde ensemble… c’est son fils qui me l’a dit. Enfin, tu le connais lui, cela a pris plus de temps que ce que je te dis, mais au final… ». Elle parlait beaucoup. A contrario du silence qui s’imposait en lui. Il l’aimait bien. Elle avait peur. Du jour au lendemain… « puis être ce que nous sommes aujourd’hui » se dit-il. Elle vint se coller à lui, posa ses doigts sur les muscles de ses bras, et elle sentit ce qui l’avait emporté il y a quelques années déjà … Il esquissa un regard et pensa à la délivrance supposée du moment où son corps avait enfin lâché après tant d’années… Il serra sa main, et lui dit simplement : « ce n’est que le début, tu sais… pas la fin… il y a encore des chemins et des mondes… Je ne sais pas toi ce qui fait que tu es là, maintenant avec moi, à cet endroit… ce qu’Il a prévu ou pas, le peut-Il d’ailleurs… ou feint-Il de le savoir… sont-Ils plusieurs d’ailleurs et dans quels endroits ?… ce que tu cherches, tu le trouveras, si pas ici, dans un autre monde où nous allons pas à pas… comme à chaque fois… la métanoïa, Soraya…»… Elle l’a écoutée… elle ne comprenait pas tout… parfois, elle avait remarqué, il sortait de son silence… pour mieux y revenir, juste ses yeux…  Ils se sont levés… Puis ils ont disparu comme ils étaient venus… dans un soupir et un sourire…}

[ De la douceur…quelques sourires… prenez infiniment soin de vous…]

21 mai

[Parenthèse 14… ]

{Le soleil était déjà assez haut dans le ciel. Le bleu qu’il laissait refléter augurait d’une journée estivale rayonnante. Les mouettes commençaient déjà leur sarabande. Les vols planés ne portaient pas à confusion quant à la précision et la vélocité de leur rapacité. Les quelques jeunes crabes emportés par leur fougue de découvrir les beautés de cette plage, espace virevoltant au gré des vents, se trouvaient vite dépourvus d’une once de mouvement de vie, coincés dans le bec acéré de ces escadrons intelligents.

A quelques mètres de là, les tongues et autres baskets étaient jetées de ci et de là en pâture aux grains de sables qui se réjouissaient déjà de s’infiltrer patiemment dans chaque recoin abandonné de ces objets textiles parfois inusités le temps d’une journée. Leurs âmes aventureuses se voyaient déjà se poser dans les différentes villas. Les plus anciens racontaient parfois la folle aventure qui s’ouvraient à eux quand, accrochés à des peaux huilées et badigeonnées, la douceur de l’eau non salée les envoyaient valguinder dans une escapade retour vers la mer et finalement les plages de ces différentes contrées. Peu connaissaient ces récits épiques racontés les soir d’été sur les plages abandonnées.

Les plus méticuleux avaient déjà commencé la construction précise, et sans doute réfléchie la veille, de châteaux dont l’issue était de succomber inévitablement à la marée. Les plus avertis pouvaient noter qu’il était parfois difficile de séparer les adultes des enfants dans la montée en puissance des axes et des tas qui se dessinaient sur la plage. Appliqués, il n’était pas rare de constater que finalement c’était les pères et les mères qui s’acharnaient à fignoler et peaufiner des détails pendant que les enfants étaient occupés à s’affairer à d’autres sujets de société, comme le fait d’observer un coquillage à la beauté raffinée.

Les joggeurs et joggeuses, en témoins avisés des différentes vies qui s’activaient sur les plages qu’ils foulaient avec intensité, s’amusaient parfois de ces jeux de rôles inversés, non sans apprécier la beauté assumée de ces espaces aérés. Les foulées dans le sable légèrement compactés donnaient la sensation étrange que les kilomètres avalés sur ce biotope particulier pouvaient vous donner plus de force ou plus de profondeur, un peu comme dans ses jeux où des espaces configurés que vous ingérez vous donnent une taille multidimensionnée. Les marcheurs contemplaient d’ailleurs les regards et les foulées de ces corps ailés avec un sourire de contentement, comprenant les sensations que les cœurs de ces acteurs injectaient à leurs corps et leurs âmes dans cet instant d’harmonie intérieure.

Au milieu du gué, son corps en mouvement, chaque muscle répondant à l’action synchronisée de chaque tendon appelant lui-même chaque parcelle de peau à se tendre et se détendre, il empruntait les marques des deux amoureux qui s’adonnaient à leur danse quotidienne quelques mètres devant lui. Sans vraiment s’en apercevoir, cela faisait maintenant quelques jours qu’ils se retrouvaient tous les trois à courir aux mêmes endroits, la foulée de leur jeunesse étant légèrement plus rapide que la sienne, qui commençait doucement mais sûrement, à sentir le poids des kilomètres, il s’avérait qu’il les suivait chaque fois, lui laissant l’occasion de s’imprégner avec pudeur des marques d’attention et de douceur que ces deux-là pouvaient partager. Il lui arrivait parfois, dans ces moments-là, d’espérer qu’elle finisse par apparaître, lui prenant la main délicatement et l’embrassant subrepticement. Il souriait alors infiniment, sans augmenter ni sa foulée, ni sa respiration. Cela faisait longtemps maintenant que c’était comme cela. Il était en paix désormais. Il l’aimait et rien n’y changerait.

Sur la plage, alors que les châteaux deviennent des forteresses, que les enfants rivalisent de prouesses, que le soleil s’enfonce un peu plus dans les pores déjà colorés et abandonnés, que les mouettes se délectent et que les grains, mouillés, se déposent, collés serrés sur les gouttes d’eau qui flottent sur les peaux, que les deux tourtereaux se retournent pour le saluer et l’inviter à terminer ensemble leur parcours quotidien, en espérant se délecter de la tendresse gargantuesque qu’il laissait transpirer,  quelques mots résonnent dans ses oreilles au son électronique et mélancolique… Il accélère la cadence… Il sourit… Il vit…}

[ De la douceur…quelques sourires… ]

14 mai

[Parenthèse 13… ]

{Le ciel bleu laissait entrevoir de légères parcelles évanescentes blanches. Si on se laissait aller, les embruns de la mer toute proche pouvaient donner à l’air des touches parsemées d’une douceur légèrement humide. Les peaux à la terrasse du café s’en délectaient, humant les odeurs poussiéreuses des quelques bateaux qui restaient à quai.

Depuis trois semaines, il venait tous les jours s’installer vers 15H35. La peau halée, juste suffisamment, attirant quelques regards, il laissait transparaître une forme de timidité assumée. Les serveurs et serveuses le regardaient d’un air amusé, parfois tenté aussi, les un.es et les autres l’auraient sans doute bien croqué. Toutes et tous l’avaient croisé au moins une fois sur un des chemins aux alentours, occupé à rouler ou à courir, quand le soleil venait juste paisiblement se faire sentir sur les routes escarpées des falaises balisées.

Il n’en avait pas conscience. Il s’installait toujours du même côté. Les écouteurs dans les oreilles, un ou deux bouquins dans la main, un mac qu’il ouvrait invariablement après avoir commandé un capuccino chantilly. Il était peu disert. Toujours souriant, il avait le regard doux, et si on y regardait de plus près, on pouvait juste déceler une légère tristesse apaisée. 

15h15, elle était pressée. Ses ami.es ne comprenaient pas pourquoi depuis maintenant deux semaines elle devait absolument s’échapper de la maison qu’ils avaient louée. Apprêtée, elle prenait avec elle deux ou trois bouquins, son mac et enfourchait son vélo. Ils ne la reverraient plus avant le début de la soirée. Le long des chemins qu’elle survolait, elle se laissait aller à la douceur des rayons, supportant allègrement la chaleur. Déterminée, elle s’inventait des scénarii jusqu’au moment fatidique où elle déposait son vélo sur la place et qu’elle s’installait sur la terrasse. Invariablement, elle ouvrait son bouquin, non sans avoir décalé sa chaise de façon à pouvoir l’observer.

15h32, il bénit son teint. Dans la vie normale, le sang qui se serait agglutiné sur ses joues aurait marqué les sensations que cette femme pouvait lui procurer. Sportive, elle semblait avoir quelque chose de déterminé qui cachait une fragilité qui le touchait. Il avait noté son tatouage sur l’avant-bras droit. Chaque jour, il essayait de se rapprocher. Invariablement, elle venait s’installer à peu près à 4 tablées. Il en avait conclu assez lucidement qu’elle ne souhaitait pas être importunée. De toute façon, il n’aurait jamais rien tenté. Au mieux, un sourire ou un regard qu’il aurait immédiatement camouflé derrière l’écran de son mac qu’il n’ouvrait que pour faire diversion. Chaque matin, dans ses cavalcades, foulant ou écumant les sentiers, il s’inventait des scénarii où ils finissaient en regardant le soleil se coucher, avant d’oser un baiser. 

Ce lundi-là, les observant depuis exactement 13 jours, la serveuse, n’en pouvant plus de ce manège amoureux, décida de confronter le destin. En allant le servir, elle déroba un des bouquins qu’il laissait trainer sur la table, qu’elle lui présenta en lui demandant si cet ouvrage était à elle, l’ayant trouvé par terre devant le café. Confus, observant la scène, il dut bien se lever et s’approcher, le cœur en embuscade. Le voyant arriver, son cœur battant la chamade et risquant la dérobade, elle lui proposa un café, qu’il accepta, effleurant sa main en s’asseyant. Il ne remarqua pas son léger sourire à ce moment-là.

En se réveillant le matin, couchés, les corps emmêlés, ils n’avaient pour son que les baisers déposés.… A 15h35, il n’y avait plus de bouquins sur la terrasse du café, juste les sourires de deux cœurs qui s’étaient trouvés…}

[ De la douceur…quelques sourires… ]

07 mai

[Parenthèse 12… ]

{Le soleil commençait doucement à s’échapper, il était temps pour lui de trouver un peu d’espace pour pouvoir respirer. Les quelques oiseaux qui avaient pris soin de se calfeutrer sous un peuplier s’invitaient un peu plus les uns les autres à aller se rafraichir à la fontaine toute proche. Sur la place, les parasols faisaient la fête sous des airs de musique parfois endiablés, souvent mélancoliques. L’été, c’est aussi parfois la saudade pour les âmes un peu brisées.

Depuis son arrivée, il y a maintenant quelques mois, elle passait une bonne partie de son temps à venir s’acoquiner avec les vents parfois contraires qui balaient la place, point de convergence des ruelles éparses de cette vieille cité médiévale. Les habitué.es lui avaient rapidement prêtés leurs sourires. Il faut dire qu’elle les donnait généreusement, d’une manière si délicate que même les plus farouches finissaient par lui reconnaître une promptitude à la gentillesse. Ses longs cheveux blonds, qu’elle portait de diverses manières, lui donnaient des airs de Manon. Élancée, personne ne l’avait encore vue se fâcher. Toutefois, ils avaient tous noté sa tristesse quand elle posait le regard sur ses pensées. Il y en avait alors toujours un.e pour se moquer du vieux flibustier qui, du haut de sa fenêtre donnant sur la place, observait d’un air revêche les cœurs s’animer. Elle sortait alors de sa torpeur, clignant des yeux dans un geste assez précieux. Il n’en fallait pas beaucoup plus pour qu’elle leur lance alors quelques sourires rêveurs qui leur donnaient à toutes et tous le sentiment d’exister, au moins quelques secondes d’une vie qui semblait s’achever. 

On disait d’elle qu’elle venait de Bruxelles. Elle n’avait jamais démenti, sans jamais confirmer, laissant les jeux d’ombres s’installer. Elle préférait parler peu de ses chemins, laissant les histoires de ses interlocuteurs prendre l’espace qu’ils méritent.   

Elle louait un des appartements en contre bas, dans une maison un peu retirée. Ce n’est qu’en plein été que tout est occupé. Là, elle avait profité du calme et de la solitude des soirs et des matins qu’elle s’était imposée. Depuis quelques semaines, avec le flux des touristes, elle s’était employée à aiguiser son sens de l’observation. Elle écoutait les conversations quand, assise sur la place, elle percevait des bribes d’informations. Elle pouvait s’immerger dans les têtes et improviser des histoires toutes faites, juste en entendant un mot, un rire. Elle voyait dans sa tête des milliers de chemins possibles à partir d’une boule de glace tombée par disgrâce sur les pavés encore assommés par la chaleur presque tournante que la petite place pouvait laisser s’évaporer. L’incident était alors le prétexte à échafauder des arbres par milliers, tous menant à des aventures de personnages qui, fantasmés ou incarnés, vivaient des moments d’une tendresse affolante et affolée. 

De cet amour, qu’elle possédait par centaines de tonnes et au-delà, elle le dispersa à tout va, jusqu’au jour où elle s’en alla. Elle laissa juste une lettre, à la guinguette. Elle y avait noté ce que personne n’a jamais oublié : « La tristesse s’en est allée, à chaque pas posé ici et là. Je pensais rester ici jusque trépas. Il suffit parfois de venir quelque part, chez soi. La tristesse s’en est allée, je peux enfin m’aimer, et l’accepter… » 

Le soleil commençait doucement à s’envoler. Il était temps pour lui de monter, et de monter encore. Il avait pour mission de la retrouver sur les chemins qu’elle avait enfin décider d’emprunter et de l’accompagner, pendant que sur la place, les oiseaux chantaient quelques fados entendus au coin d’une maison, à l’orée de la cité… }

[ De la douceur…]

30 avril

[Parenthèse 11… ]

{Elle avait enfilé ses baskets. Elle aimait les trois bandes, cela lui rappelait des souvenirs d’enfance un peu perdus. Elle s’était mise à brosser ses longs cheveux. Au fil des années, les perles grises s’étaient invitées doucement à se marier avec la couleur auburn qui dessinait sa toison. Aujourd’hui, elle laisse aller la nature à la marquer du sceau du temps qui s’effile, tissant les secondes en des colliers de souvenirs aimés, détestés, parfois joués.

L’odeur du café avait empli la pièce. Elle se sert une tasse dans un écrin italien, qu’elle avait ramené d’un périple aux quatre coins de ce pays pas si lointain. Son jeans laissait entrevoir qu’elle continuait à entretenir un corps qui avait parfois été maltraité et qu’elle avait appris à aimer tardivement. Elle prend le cadre qui se trouve devant elle. Son mari la regarde. Pas là dans la pièce, non. Juste là sur cette photo prise un soir d’été chez des ami.es, qui n’avaient ce nom que le temps de quelques années, puis ils s’en étaient allés, remplacés par d’autres au gré des aventures qu’ils avaient décidé de vivre. Juste là, elle pense qu’il doit encore dormir, il est rentré tard hier. Elle lui laisse un mot, sur le tableau noir qui pend à côté du miroir à l’entrée : « Je pars faire un tour. Il fait beau. Ne m’attends pas. Je t’aime… »

Elle prend son sac. N’oublie pas d’y jeter son briquet, quelques cigarettes et autres. Elle se regarde une dernière fois dans le miroir. Son reflet. Celui du temps. Elle a fêté ses 55 ans il y a un mois déjà. La porte claque.

Dans le bus qui l’amène là-bas, elle écoute cette playlist qui vient de l’au-delà. Elle se laisse bercer par ses pensées et les aléas des pieds qui se frôlent, des regards qui n’en sont pas, des voix qui hurlent un ton plus bas pour s’entendre dire que ce n’est pas à cet endroit, des mains qui tremblent d’histoires qui s’incrustent en soi, des rires qui s’envolent comme des oiseaux fâchés d’être restés à quai le temps d’un hiver trop froid. 

Descendue, elle marche d’un bon pas. Elle garde ses écouteurs. Elle n’avait pas noté à côté d’elle, dans cette rue qui mène là où elle va, deux ou trois jeunes adultes qui s’époumonnaient à se livrer à des combats pour une course effrénée, celle d’un temps qui ne vit qu’un instant. Si elle les avait arrêtés, elle leurs aurait certainement dit de décélérer et de jouir, sans s’arrêter. Jouir. Arrivée à l’entrée, elle jette un sourire apaisé au gardien. Il la salue. Il avait noté la date, comme chaque année. 

Postée devant, elle prit le temps, comme elle le fait depuis dix ans maintenant. Elle ferme les yeux, sent ses mains posées sur ses seins, leurs corps qui se frôlent, son rire tonitruant, les discussions sans fin sur la fin, les promesses, les caresses. Puis tout le reste. Leurs conjoints respectifs. Leurs vies. Les familles. Les ami.es. Le poids de ce qui est. La vie qui n’avait finalement pas laissé le temps. Bégnine, en un an et elle était maligne. Elle sent son odeur…. D’un geste, elle dépose une lettre qui se termine par ces mots : « Je t’aime et te retrouverai là où tu m’attends déjà »

Dans son lit, il/elle se retourne. Il sait qu’elle est là-bas. Elle s’est levée, laissant les draps défaits. Elle prend son smartphone, lui envoie un message : « Merci pour hier soir… Elle est là-bas déjà, non ? Tu vas lui dire quand ?». Il y pense depuis quelques semaines. Aujourd’hui, il n’a pas le choix. « Ce soir, je serai dans tes bras. Surtout, quand tu te lèveras, je serai toujours là », et dans un même élan, deux « je t’aime » se croisent, fébrilement, comme depuis 2 ans maintenant.

Sur un banc, deux adolescent.es s’embrassent, laissant les corps fragiles s’immerger pleinement dans cette fameuse histoire humaine parfois bancale, ou déloyale, souvent intense, ou dense, peut-être larmoyante, ou souriante… pour certaine immortelle, ou éternelle, sans oublier charnelle… à cet instant, ils ne savent pas… Ils s’en foutent…  Ils s‘aiment, tout simplement…}

[ Quelques chemins…l’amour…]

23 avril

[Parenthèse 10… ]

{Le soleil dardait ses rayons sur la toiture de sa maison depuis le début de l’après-midi. En rentrant du travail, la chaleur amplifiait le sentiment de solitude qu’elle avait ressenti en insérant la clef dans la serrure de la porte. Ses enfants étaient chez leur père. Ils venaient de changer le système de garde. 15 jours la séparaient maintenant de ses enfants. Ils étaient grands. Ce n’était qu’un aperçu de la vie d’ici quelques années. Elle avait jeté son sac dans le canapé, retiré délicatement son chemisier, et elle s’en allait tranquillement vers la salle de bain. 18h10. Dans une grosse demi-heure, elle allait retrouver ses ami.es. Le temps de se poser, se changer, se laisser aller. Elle aimerait parfois pouvoir pleurer, juste comme cela. Pas qu’elle soit triste ou fatiguée. Juste se laisser aller… 

18h45. La sonnette retentit. Elle se dit qu’elle devrait la changer, à peu près comme à chaque fois qu’elle retentit. Elle sait pourquoi. Elle imagine qu’il rentrera. Ce rituel de merde qu’il avait et qui la faisait craquer à chaque fois parce qu’il surgissait derrière cette putain de porte en claquant « je suis là… tout à toi ». 20 ans de « tout à toi… ». Puis finalement « tu n’es plus là » ….  Ils sont là. Ils l’attendent devant chez elle. Elle rit. Ils sourient. Elle recule d’un pas. Ils ont invité d’autres personnes qu’elle ne connaît pas. C’est pas son truc à Alexandra. Elle pensait juste qu’ils profiteraient ensemble de ce concert qu’ils attendaient depuis quelques mois déjà. 

20h45. La salle. Le noir qui s’installe. Les premiers sons. La déflagration. Sans y prêter attention, les corps s’invitent dans une contagion maladive, expressive. Alexandra s’ébat, se débat, stroboscopiques, les gestes se déchirent dans l’air, décrivant les arabesques dantesques d’une danse tribale, parfois bancale. Seul.es, ils s’élancent, répondant aux autres courbes telluriques des guitares stratosphériques, des lumières binaires, des sons programmatiques. Saccadés, la respiration oxygène les pores des muscles transpirants, dégoulinants. Au creux de ce déluge sonore, physique, quasi tribal, elle sent les corps de ses am.ies se déhancher, se déchainer, s’époumoner. Les voix s’élèvent, répondant aux chants épiques du frontman de leur groupe historique. 

21h30. Théo s’était extirpé. Il rigolait, seul dans son univers. Entourés de ses ami.es, cela faisait maintenant quasi une petite heure qu’ils dansaient, s’époumonaient, crachant aveuglément les années qui aujourd’hui ne semblaient pas atteindre leur dignité. Observant les corps se frôler, il ne pouvait que constater qu’invariablement ses yeux se posaient là-bas, sur le visage d’Alexandra. 

22h05. Elle se demande s’il est toujours là. Des ami.es de ses ami.es qu’elle ne connaissait pas, elle avait de suite sentie que là, il y avait matière à… elle ne savait pas vraiment quoi. Cela faisait tellement longtemps qu’elle n’avait plus participé à ces moments-là qu’elle n’avait plus trop idée de ce qui se faisait ou pas. Elle avait échangé quelques mots sur le trajet. Doux, il semblait apprécier les quelques notes qu’ils avaient joué à cet instant, même si, par pudeur ou peur, ils avaient été dans la retenue d’une logorrhée qui auraient pu être plus soutenue, tant leur main et leurs yeux disaient tant et tant de « pourquoi pas… »

22h45. Vidée, exténuée, elle sort de la salle. Une main vient se poser. Puis les sons des voix. Une dernière bière au bar. Il est bien là. Il lui sourit, tant que ses yeux gris bleu lui dégaine doucement « je te veux, toi », et dans les silences bruyants de cet espace choral, elle se laisse aller…à essayer d’aimer…}

[ De la douceur…]

16 avril

[Parenthèse 9… ]

{Assis sur sa chaise, il rigolait depuis quelques minutes déjà avec son voisin de table. La quarantaine, comme lui, ventre légèrement rebondi, celui qui se dessine petit à petit au fil de semaines à grignoter le long de journées allongées, se terminant avec un verre à la main le soir venu, en préparant un repas qui n’en finit pas. Il n’avait aucune sympathie pour les propos qu’il tenait. Il avait simplement promis à sa compagne qu’il ferait un effort pour se rendre sympathique et essayer de s’inclure dans les conversations qui s’improviseraient. Cet exercice lui était souvent pénible, à la ripaille des conventions sociales obligatoires, il avait toujours préféré les tablées improvisées avec quelques ami.es triées sur le volet de ses raideurs sociales. Elle exécrait cet aspect de sa personnalité. A 40 ans passés, il avait décidé que c’était à prendre ou à laisser. Après, cela faisait longtemps qu’il n’avait plus aimé quelqu’un comme cela, simplement. Elle avait le don de l’embarquer dans la vie, sans avoir jamais besoin de le pousser dans le dos. 

Elle n’avait jamais vraiment su s’il l’aimait. Il ne lui avait jamais dit. Cela faisait maintenant un peu plus d’un an qu’ils étaient ensemble. Ils s’étaient rencontrés chez des ami.es communs. Elle l’avait trouvé suffisant, froid, légèrement hautain, de ceux qui n’ouvrent la bouche que pour s’adresser aux personnes qu’il connaît, sans doute parce que les autres sont trop insignifiants à ses yeux. Élégant, elle lui aurait quand même posé un baiser quand il avait plongé son regard dans le sien. Toutefois, il avait quitté la soirée assez tôt pour se rendre à un concert. Elle avait du mal à l’imaginer se mêler à la foule, son petit cul se dodelinant aux sons des guitares électriques ou des machines électroniques. Elle n’avait plus jamais entendu parler de lui pendant des semaines.  

De loin, son verre de vin en main, le col de son polo légèrement humide par la sueur qui commençait à advenir, il l’observait. Elle s’activait, passant de l’un à l’autre, des sourires aux attentions contrites, des baisers aux enfants qui s’étaient chamaillés, aux rires à gorges déployées avec ses amies qui devaient certainement lui raconter leurs dernières virées de célibataires affirmées. Elle lui avait plus immédiatement. Ce sont des choses qu’on n’explique pas. Il ne lui avait pas adressé une seule fois la parole de la soirée lorsqu’il l’avait rencontrée. Timide, mortellement timide, il n’avait pu que plonger dans son regard quand elle avait parlé de la beauté fulgurante de Romy Schneider, tout en avouant qu’elle adorait se mater des Marvel à longueur d’un dimanche sans lumière d’une journée d’automne belgicain. Il aurait voulu lui poser un baiser ce jour-là. Il avait simplement fui, prétextant un concert, auquel il se rendit sachant qu’il n’était pas sold out, publiant quelques images la nuit venue afin de justifier son départ précipité. Acte d’un ridicule affirmé dans la mesure où elle ne faisait pas partie de ses ami.es et qu’elle n’avait pas pu voir les photos d’une AB dansante et brûlante. 

La nuit était tombée sur les jardins, les quelques barbecues lancés dans les maisons à quatre façades de cette rue plutôt bourgeoise de Bruxelles écumaient les odeurs de viandes fraichement brûlées, accompagnées des salades diverses que chacun.es avaient apportées, rivalisant d’originalités pour pouvoir justifier d’une approche pour les uns bio, pour les autres locales, et finalement pour les derniers simplement traditionnelles, reflétant soit des approches et des goûts politiques, soit des questionnements culturels quant à la manière dont les couches antédiluviennes pouvaient se mélanger depuis maintenant des siècles. Au-delà de ces considérations, il s’était naturellement retrouvé assis dans l’herbe, un verre de bière à la main, occupé à chantonner discrètement, tout en observant les quelques jeunes adultes se retrouvant avant de partir pour boire un verre à quelques encablures de là, où il y a plus de 20 ans, il allait lui aussi goûter à l’ivresse de sa jeunesse.

Peu avant minuit, elle était venue s’asseoir à côté de lui. Il n’avait plus bougé de la soirée. Une tape sur sa tête, elle lui avait dit : « tu ne changeras donc vraiment plus… ». Il avait simplement souri. Elle avait ri. Une légère fossette s’était dessinée. Dans un mouvement lent et suffisamment doux, il lui avait pris la main, tout en se levant, laissant les traces de son passage enfoncées dans les herbes décimées. Du salon, qui donnait sur la terrasse, il avait entendu cette chanson-là. Quelques notes qui trainaient à se déployer jusqu’à cet endroit un peu plus reculé de ce jardin cloisonné. Elle savait vers quoi il l’emmenait. Prête, elle emboita son pas. Leurs corps serrés, enlacés, ils s’abandonnaient à la danse amoureuse, parfois rieuse, laissant aux autres le soin de les observer s’aimer. Pour leur éternité.}

[ De la douceur…]

09 avril

[Parenthèse 8… ]

{ « Les notes s’échappaient de l’enceinte, « On the Nature of Daylight » égrenait sa douceur passagère, libérant la tension qui pouvait s’immiscer parfois au-dessus de son maxillaire gauche. Max Richter avait été de toutes ses aventures depuis sa découverte magnifiée dans « The Leftovers » qu’il avait sans doute regardé plus d’une dizaine de fois, s’identifiant chaque fois un peu plus au personnage principal. 

Le regard apaisé, il laissait s’écouler l’instant. Les années étaient passées, il ne les avait pas complètement comprises, ni parfois aimées. Des moments précis surgissaient. Un « Roxanne » chanté, une bière levée, avec les sourires d’être aimés à ses côtés, dans un de ces moments de réjouissance qu’il avait chaque fois vécu pleinement. Il avait peu d’ami.es. Dans son monde, traversé par les sensations intérieures d’une intensité apocalyptique, rencontrer, même dans l’amitié, c’était se livrer, épure diaphane d’une résurrection christique parfois diabolique.

Pleinement, c’était sans doute cela son problème. Tout avait toujours été plein, comme si chaque parcelle de ce qui se vivait pénétrait la plus petite des petites parties de son corps et de son âme. Rien n’était indifférent. Les murs construits pour se barricader de ses émotions galvanisées n’étaient que les leurres d’une vie qu’il avait essayée de maîtriser. 

« On the Nature of Daylight » continue sa danse, les violons approchant doucement du moment de fusion entre la capacité de garder ses larmes retranchées dans les profondeurs de son âme ou la brutalité organique d’un volcan de pleurs cathartique d’un chemin façonné au gré de la volonté de ne pas s’effondrer complètement.  

« Mercy ». Il sourit, laissant toujours les minutes s’envoler. Il voit les corps, les mains, les regards des yeux qu’il a pénétré, parfois, dans les petits matins, au moment où encore fatigués, les caresses se laissent, virevoltantes et enivrantes, apprivoisées de la douceur légèrement bestiale des corps retrouvés. Cela faisait bien longtemps maintenant qu’il avait abandonné cette sensation-là. Les ballets, il les retrouvait dans la musicalité des mots qu’il lisait, au gré des envies de se nourrir pour ne pas périr. Il avait décidé de porter sereinement, seul, sa souffrance et sa paix intérieure aussi, deux faces d’une même entité pour lui, ce qu’il avait enfin accepté après des années de thérapie. L’ancrage pouvait prendre des formes multiples et singulières.

« Vladimir’s blues ». Il ferme les yeux. 1minute 29 secondes d’images des enfants. Des tournois, des balades, des films au cinéma, des travaux à corriger, des rires de photos partagées, des câlins dans le canapé à consoler la méchanceté de l’altérité, qui dans un autre canapé dans une autre maisonnée se fait consoler aussi pour la même méchanceté, des amours à accepter, à accompagner, des défaites à transformer en victoire, décevoir, encore et toujours pour rendre les choses humaines, accompagner. Il avait essayé, avec ce qu’il avait trouvé et partagé sur son chemin. Le reste, cela leur appartenait. « Ils ne nous doivent rien », aimait-il se répéter 

 « The Departure ». Le son commence à être un peu voilé. Le temps, infini, le ramène à sa condition de finitude, philosophique, organique. Les images, confuses au départ, se dessinent, ligne claire. Sa peau. Ses cheveux, caressant son épaule dénudée. Quelques volutes. Un verre. Ou peut-être deux. Les conversations, intenses, nu.es sur les matelas posés là. Des pieds qui se joignent, l’un sur l’autre. Une main qui effleure un dos. Et l’écho de leur mot…  Il ne perçoit plus vraiment les sons. Juste quelques voix. « Now I’m not looking for absolution / forgiveness for the things I do / But before you come to any conclusions / Try walking in my shoes / Try walking in my shoes /… / my intentions couldn’t have been purer / my case is easy to see…”

Le lendemain, alors que sa fille venait lui rendre visite, accompagnée de son compagnon du moment, elle ne comprit pas de suite. Couché dans le canapé, il semblait dormir. Elle avait bien noté en rentrant que le son de sa musique allait un peu fort. Elle avait même esquissé un sourire en entendant « walking in my shoes ». C’est lui qui s’arrêta. Elle comprit alors. Elle vint s’asseoir à côté de lui. Prendre sa main. Posa un baiser sur son front. Apaisée, elle prit son téléphone. Avant d’appeler ses frères, elle appela sa mère, qui après avoir raccroché, en allant se poser sur la chaise de sa terrasse, un café à la main, son mari la regardant, comprenant ce qui se jouait là, elle essayait déjà de se souvenir de sa voix ce jour-là… »

5h30. Vêtu de son t-shirt noir longue manche, un longhi noué autour de la taille, il ferme délicatement son mac. Installé sous le porche, avec une tasse de thé à moitié vidée, il reste assis, les jambes allongées, en regardant le soleil se lever doucement. Il a posé son casque sur la table, où trône encore quelques restes de ce qu’il a avalé au cours de sa nuit. Il pense au moment où il enverra le texte définitif de son roman qu’il vient de terminer à l’instant. Son éditrice lui dira certainement qu’il exagère passablement sur les aspects cathartiques et la collision parfois frontale entre rédemption et acceptation. Il sourira, et lui dira que c’est comme cela, comme d’habitude. Il gratte sa barbe. Il rigole. Il se lève, déployant l’ensemble d’un corps légèrement vieillissant, les muscles répondant à l’appel de sa tête de goûter un café qui lui semblait amplement mérité. Installé devant la machine, l’odeur emplissant la cuisine, il n’a pas senti tout de suite ses mains se poser sur ses hanches, pour ensuite encercler sa taille. Il se retourne. Lumineuse, il la regarde, les yeux amoureux. Elle rigole, prend son visage dans ses mains… Comme de nombreux matins, le reste leur appartient…}

[ Pâques… la vie… la mort… Aimer… toujours Aimer… s’ancrer… jouir… ]