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18 Septembre

Une pluie dense et sombre s’était invitée au détour d’un nuage plus épais. Noir, il avait déversé son chagrin. Les pas s’étaient accélérés pour les uns, surpris par la violence de la pluie. D’autres s’étaient arrêtés, goûtant à l’ivresse de sentir leur peau mouillée au contact de cette eau perlant et finalement s’imprégnant dans leur chair. Les couleurs automnales, voire spectrales, laissaient l’hypothèse que le temps des « moussons » européennes étaient arrivées, moins brutales qu’en Asie, elles avaient le don de rappeler que les hommes n’avaient été qu’eux-mêmes tout au long des siècles. Il est souvent trop tard dans l’histoire.

Attablés devant la baie vitrée d’un café,  Alicia observait, silencieuse, ce ballet de corps désarticulés par ces quelques souffles du temps. Romain parlait depuis quelques minutes déjà de son projet de livre sur « la décroissance croissante d’une société post détemporalisée ». Elle avait toujours aimé des sociologues. Dimitri. Maintenant Romain. Elle ne savait parfois plus trop bien si Romain avait été là pour qu’elle oublie Dimitri ou si Dimitri n’avait finalement été qu’une étape vers Romain. Elle savait juste qu’elle pouvait vivre sans l’un et l’autre, même si elles les aimaient profondément tous les deux. Elle s’en foutait un peu de la décroissance à cet instant. Son attention était ailleurs. Tout en tournant la cuillère dans son café, tapotant machinalement avec sa main sur sa cuisse, elle repassait en boucle dans sa tête son arrivée, exténuée, haletante, son vélo jeté contre la façade, ses poings qui tapent sur la porte. Un pas. Une voix douce. Elle. Toujours aussi belle. Emma. Son sourire toujours aussi désarmant. Son envie furieuse de lui mettre son poing dans sa gueule. Comme avant. Quand Dimitri est parti. Quand il s’est détruit ensuite. Quand il a changé finalement. Et cette impossibilité de le faire. A cause d’elle. De sa façon si personnelle de voir la vie. Qui vous assaille. 

« Matteo, je dois contacter Dimitri ». Emma la regarde, sans surprise. « Je me demandais quand tu viendrais. J’espérais que ce serait pour qu’on puisse enfin s’expliquer maintenant qu’il est loin. Entre. Mon mari n’est pas là. » 

Elle regarde Romain. Elle a envie de lui. Juste pour essayer d’oublier. Pour sentir ses mains sur son corps. S’abandonner. Oublier son fils qui voit son corps se décomposer. Oublier sa fille qui veut tout contrôler, tout comprendre, tout protéger. Oublier Lissandro et Manon, trop jeunes ou trop vieux, trop… Oublier Dimitri et son égoïsme, son altruisme, son chemin… Oublier Emma… Dehors la pluie a redoublé d’intensité. On voit apparaître les premiers signes de débordement. Les bassins d’évacuation vont bientôt être ouverts. La première sirène retentit. Les dernières âmes solitaires s’engouffrent dans leurs maisons, ou les cafés avoisinants. Les déversoirs sont ouverts. Les rues sont propres depuis les « moussons ». Les disparitions.

« Je ne sais pas où il est Alicia. Tu le connais. C’est vrai que nous nous sommes revus. Nous ne nous étions jamais quittés. Nous nous sommes dits au revoir. Je le retrouverai. Ailleurs.  Mais je n’ai rien demandé. Et il ne m’a rien dit. Juste qu’il partait. Que nous étions tous bien. Toi. Les enfants. Moi. Il voulait juste prendre le temps maintenant d’aller vers d’autres chemins, avant… tu sais… ».  Alicia avait écouté. Hébétée. Certaine qu’elle savait. Au son de sa voix, elle avait compris qu’Emma disait la vérité. Son regard. Sa douceur. A cet instant, elle s’était mise à pleurer, déverser ces années. Comprendre leur amour aussi. Cet abandon l’un envers l’autre. 

La pluie ne cessait de dévaler vers les avaloirs grands ouverts des cités. Bruxelles. Paris. Berlin. La même scène étrange d’un monde post apocalyptique. Le même et tellement différent. Romain avait pris la main d’Alicia. A l’intérieur des espaces collectifs, privés ou publics, ce qu’on appelait maintenant « Les surprises des moussons » s’ébranlaient dans un joyeux et étranges ballets de solidarité et d’enjeux commerciaux. Créer de nouveaux besoins ou de nouvelles dépenses.  « On mange un bout. J’ai réservé une des chambres de leurs espaces hôtels. C’est dans le bâtiment d’à côté ».  Alicia n’est plus avec lui depuis longtemps maintenant. Elle l’imagine quelque part, assis, occupé à fixer l’horizon, respirer, humer les odeurs d’amour qui peuvent encore se nicher au cœur des espaces qui nous entourent. Il doit savoir. « Oui. C’est très bien. J’appellerai Lissandro demain. Il m’a dit que Manon était fatiguée… ». 

Dans le brouhaha de l’eau qui se fracasse dans les dévidoirs, et le torrent qui emporte tout sur son passage, on pouvait parfois entendre la chute de corps meurtris par la vie. Les disparitions. 

{Prenez soin de vous… et des personnes que vous aimez… des corps… des âmes…profondément… au plus profond de vos rêves… }