[Parenthèse 58…]
La pluie fine venait se coller à sa peau fragile, s’imprégnant des gouttes de sueur que l’effort, qu’il encaissait dans cette côte, infligeait à ses muscles tendus. Les écouteurs vissés dans ses oreilles, The Beaches l’incitaient à ne rien lâcher, même si « I Ran (So Far Away) » semblait plutôt sonner d’une infinie tristesse, une mélancolie qui pouvait se confondre avec des décennies passées.
Elle l’observait régulièrement, derrière ses lunettes de sport qu’elle maintenait quel que soit le temps qu’ils affrontaient. Elle aimait faire tourner ses jambes des kilomètres durant, le visage bousculé par les vents, sentir sa présence, distante de quelques mètres, déroulant leurs corps sans se toucher un seul instant. Elle humait ces moments, fermant les yeux quelques secondes, se plongeant dans les sons incandescents de « L’Alcazar ».
Les voitures parfois les frôlaient, faisant gicler sur leurs tenues quelques gerbes de boue, les chemins de ces contrées ne permettant pas nécessairement de tenir des mètres de sécurité. Il souriait parfois en se disant que c’est grâce à cela qu’ils s’aimaient depuis quelques années déjà. Il frottait régulièrement son visage, geste plus machinal que nécessaire.
Elle le dépasse. Quelle puissance. Il a toujours admiré sa force, cette élégance brute. Il arrive régulièrement qu’elle s’échappe lors de leurs sorties communes. Cela fait déjà quelque temps maintenant qu’il ne sait plus la suivre. Il augmente le son, de circonstance, pour laisser Izïa envahir l’espace de son cerveau. « La Vitesse » et son battement lourd prennent toute la place.
Elle l’attend depuis quelques minutes déjà. Arrivée au sommet, elle a juste pris le temps de regarder ses données. La cinquantaine peut-être. Cela n’empêche pas de se prendre au jeu, de partager ses stats, de se trouver pas mal et juste d’apprécier que l’on n’est pas complètement déclassée. Elle se sent belle, apaisée, passionnée. Elle retire son casque. Elle a repéré, juste quelques centaines de mètres plus bas, quelques endroits pour se réconforter avant de repartir vers leur maison, qu’ils louent depuis quelques semaines déjà. Elle laisse la pluie la pénétrer, les guitares de Bush s’insinuant dans les pores de sa jeunesse qu’elle a dévorée.
Il arrive, le front perlé d’une vie qu’il a appréciée. Il sait qu’il ne reviendra pas dans ses lacets. Pas à pas, elle l’emporte calmement. Insidieusement, se faufilant dans les tissus les plus tapis, sans possibilité réelle de retour en arrière. Il sourit. Elle est juste là. Au léger mouvement de son bassin, elle doit écouter quelque chose de plus musclé.
Encore quelques mètres, « Blouson noir », les beats qui se choquent et s’entrechoquent. Et ce pédalier qui tourne au son de ses borborygmes, le cuissard suspendu à ses muscles qui enchaînent les mouvements contrôlés, légèrement surélevés au-dessus de la selle.
Elle l’embrasse, la rugosité de leurs lèvres, un peu froissées par le temps qu’ils ont affronté en cette matinée, laissant quelques rires s’envoler dans le ciel assombri par les nuages amoncelés. Doucement, elle l’emmène et, au plus profond de ses yeux, on pouvait lire ces quelques mots, juste posés là, « Il reste encore du temps à partager et à s’aimer. »
[Prenez infiniment soin de vous… et de ceux que vous aimez]
Vous devez être connecté pour poster un commentaire.