25 octobre 26

[Parenthèse 66…]

Cela faisait déjà quelques heures qu’il entendait les enfants des voisins jouer. Il s’affairait d’un coin à l’autre de la maison. Le temps n’arrivait plus à s’arrêter, vocation qu’il n’avait d’ailleurs pas, et qu’il semblait lui rappeler régulièrement depuis plusieurs mois déjà. Les notes de Nico Muhly avaient beau s’écouler doucement, lui laissant l’occasion de s’émerveiller intérieurement de quelques scènes de « Pachinko », il n’avait pas assez de ses deux bras et de toutes ses pensées, ou toutes ses identités, pour avancer dans les tâches qu’il s’était imposées.

Non loin de là, dans une rue adjacente, quelques chiens se découvraient joyeusement, permettant à quelques maîtres de s’adonner à des conversations plus téméraires que d’autres, abordant l’air de rien les effluves du vent et les sempiternels mots qui se jouent de la pluie et des sarcasmes d’une époque qui serait plus, ou parfois moins, enfin, vous voyez. Sur ce fait, un enfant, bercé par le cliquetis de son jouet sur la barre de sa poussette, s’endort joliment, laissant à son grand-père le soin de se moquer gentiment de cet étrange attroupement.

Sur la terrasse, en partie cachée par les arbres qui la protègent des assauts de l’air qui s’est aggloméré, il écoute, et il n’oserait pas l’avouer à ses amis, la mélodie touchante de « Circles », laissant couler les quelques larmes qui lui restent depuis lundi passé, se répétant les mots qu’elle a prononcés, juste là, à quelques tables, s’enfonçant dans la pénombre éphémère de ces ruptures qui s’effacent avec les saisons qui nous laissent arpenter les chemins tumultueux des renaissances espérées.

La salle est surchauffée. La lumière s’est tue. Les quelques notes de « California » s’éclairent.Il tend la main. 10 000 voix s’élèvent, cherchant les regards approbateurs des frissons qui parcourent les corps unis dans cette transe nerveuse et soudaine. Elle lui prend la main. Elle dépose un baiser sur ses doigts effilés. Amoureuses, elles s’oublient dans les vapeurs des guitares fragiles. Ses longs cheveux noirs s’amourachent de sa peau câline. Dans les gradins, il s’imprègne, les yeux fermés, rien ne bouge, et petit à petit, la déflagration s’accentue, pernicieuse, elle s’incruste dans chaque parcelle de ses pores, et doucement, délicatement, il s’éveille à nouveau, vivant, il respire…

[Prenez infiniment soin de vous… et de ceux que vous aimez]

27 Septembre 26

[Parenthèse 65…]

La poussière collait aux chaussures. Quelques pierres, ou des petits cailloux, s’immisçaient dans les rayures des semelles. Assis sur un banc, ils regardaient devant eux les quelques jeunes qui jouaient au football sur le terrain un peu décrépi du parc. Un sourire à la dérobade, les mains un peu nerveuses sur les bords de la chemise, personne ne sait vraiment ce qu’il se dit, juste les quelques volatiles plus minuscules qu’une fourmi qui s’agitent autour des restes des sandwichs qu’ils ont avalés juste avant. 2-3, du moins c’est ce que le garçon affublé du maillot d’Olise indique aux autres, les mines réjouies des uns définissant les contours de qui joue avec qui, les têtes plus basses des autres dessinant les contours de qui aimerait ne pas jouer avec qui en cet instant précis.

Dans son casque, « Orcival » réveille la source de larmes qu’il contient au creux de son corps. Il siffle doucement, couché sur l’herbe folle. Les nuages dansent, invariablement. Elle pose sa tête sur son épaule. Elle sent son odeur. Caresse son bras, fredonne « Drifting in the Summer Rain », serre sa main. Elle ferme les yeux. Il esquisse un baiser sur sa peau légèrement colorée, furtivement, sa peau tressaille. Les herbes, fauchées par les légers mouvements de leurs corps imbriqués, respirent difficilement et voient s’envoler leurs dernières secondes, témoins privilégiées de ces amours fragiles, timides élans de sincérité juvénile.

Le soleil s’en allait droit devant, empruntant le chemin escarpé, caché entre deux buissons. Embarqués, deux oiseaux, aux couleurs chaudes de l’été, tentaient de lui indiquer le sentier le plus doux pour pouvoir s’échapper de la fureur. Depuis dix minutes, elle regardait les lettres martelées sur la pierre. Elle ne voulait pas y reconnaître le prénom et le nom de son mari décédé il y a plus de deux mois maintenant. Un peu plus loin, il l’observait. Discret, il préférait rester en retrait. Il voyait ses mains qui le cherchaient, souhaitant ardemment que leurs deux paumes s’unissent comme la première fois, des millions de fois. Il s’avança, mit son bras autour de son épaule. Surprise, elle sursauta. Il lui sourit. Elle l’embrassa, tendrement, comment pourrait-il en être autrement.

Un peu perdu, il entend au loin « Lithonia ». Le chemin légèrement boueux à cause de la pluie qui s’est écrasée au cours des dernières heures sur les routes qui longent le canal n’apporte pas une adhérence optimale. Il ne comprend pas très bien. Il s’adosse à un arbre. Ses jambes sont parsemées d’herbes et de plaies. Il cherche son vélo. La musique résonne. Il ne pleure pas. Il n’a pas mal. Au contraire. Il entend des jurons. Un groupe s’est constitué un peu plus loin. La pluie continue à s’abattre sur les cyclistes arrêtés. Il s’éloigne. « Ange plein de santé, connaissez-vous les fièvres… » murmure Jean-Louis…

[Prenez infiniment soin de vous… et de ceux que vous aimez]