22 Mai

Après ce moment sur la plage, il se mit en mouvement. Sur le chemin qui le mène à son lieu de rendez-vous, il s’imprègne, comme chaque jour depuis quelques mois, des sons et des odeurs qui parcourent Kovalam. L’Inde. Peut-être le seul endroit au monde où il s’est toujours senti chez lui. La transcendance sans doute. Les effluves. Terminer au Kerala, c’est ce qui synthétise le mieux sa vie. La chaleur des corps. La fureur de Thiruvananthapuram. Les bidis qu’on fume au creux de ces nuits sans âge. Et dans le même temps, la douceur du sable, la verdoyance de certains lieux. Les montagnes et collines environnantes. Respirer. Chercher le Samadhi. Et y arriver. Il s’était toujours demandé pourquoi cette attirance, cette deuxième peau… ce contraste qui lui tient au corps…

Assis au coin de la terrasse de ce restaurant, il hume le temps. Derrière lui, il sait que son passé peut ressurgir. Sans crainte. Celui qui lui a valu 40 ans durant d’être toujours sur ce fil tendu. Sans le savoir. S’emmurer. Au loin, après quelques bières ingurgitées, dans la douceur moite de cette nuit d’été, il vague au son de la mer. Les images. Les scènes. Il les avait gardées. Cela l’avait dévoré une partie de vie. Fragilisé. A se construire abîmé. A chercher. A voir son corps se révolter. Et son esprit se cadenasser. Vomir de se sentir si fragile parfois. Sans comprendre. Chercher en vain. Jusqu’à se briser. S’échouer. Un peu comme ses vagues si lourdes qui tombent, inlassablement, depuis la nuit des temps, et s’écrasent un peu plus chaque jour contre le sable brûlant de la plage de Kovalam.

Kovalam… Il n’avait jamais parlé du Kerala. Il savait en allant là que personne ne viendrait le chercher. Il parlait toujours des villes indiennes qu’il avait visité au cours de ces différents voyages là-bas. L’abondance des corps déambulant, se frôlant, la prédominance des odeurs, la beauté des regards, la tristesse des sourires, les klaxons des villes jamais tout à fait endormies, la joie des fêtes, la violence des lambeaux sur les corps décharnés, les goûts, les sens, pimentés, révoltés et apaisés. Les pluies. Les trains des vies, ou le contraire. La fureur et la douceur. L’Inde. Quelle plus belle fin que l’Inde.

10 ans, ou un peu plus. Et ces séances à aller fouiller au plus profond de soi. Assis au coin de la terrasse du restaurant, en observant ces vieux pêcheurs préparer leurs barques de fortune pour un trajet aller, sans possible retour, il se souvient. Cette séance de mai. Au plus profond de sa tristesse, celle qu’il promenait avec lui depuis tant d’années. Une plongée dans le noir. Assuré qu’il était par la voix de sa psy. Ce jour-là, sa vie a changé. Pas dans la minute. Pas à 180 degrés. Il y en a encore eu de nombreuses séances comme celles-là. Il a encore flanché. Bien des fois. Elle l’avait changé dans sa colère imperceptible et inconsciente qui le consumait. En se vidant petit à petit de cette crasse. En se pardonnant parce qu’il n’avait rien à se faire pardonner. En choisissant une voie, la sienne, celle qui lui semblait la plus acceptable pour lui et ce qu’il était, ce qui avait été, ce qu’il est. La douceur, le temps qu’il restera.

Il se lève. Reprend un bidis et l’allume. S’imprègne des volutes de fumée. Il voit au loin Anjali s’avancer vers lui. Il se souvient. La tiédeur de l’air orageux qui l’avait enveloppé en sortant du cabinet de sa psy en ce jour de mai. Un sourire dans son regard fatigué. Un air de l’Inde… de Kovalam… 

{Prenez soin de vous… et des personnes que vous aimez… des corps… des peaux… des âmes…profondément… au plus profond de vos rêves… ou de vos souvenirs… }