Déliquescence, mon cher Jean…

Mon cher Jean,

Je t’écris. Je suis Schaerbeekois, donc Bruxellois, et donc Belge. J’ai lu avec attention ton dernier papier à propos de notre «Belgique » près de défaillir, que tu proposes comme une question, mais dont la structure est une affirmation.

Je ne peux pas dire que je sois outré. Je partage même une bonne part de l’analyse. Néanmoins, j’aurais aimé plus de hauteur. Disons, de l’angle de vue qui est le mien, celui d’un citoyen lambda d’un pays de 11 millions d’habitants au cœur de l’Europe, j’ai tendance à penser que des pays en déliquescence, ou en voie d’autoritarisme forcé (et n’est-ce pas aussi grave ?) il y en a beaucoup autour de nous, pour certains cela fait un moment et d’autres, finalement, ils nous sont un peu « similaire », les problèmes communautaires et le surréalisme en moins.

Prenons quelques exemples. Nous les francophones de Belgique, nous sommes assez attentifs à ce qui se passe chez nos voisins, particulièrement les français. Vous parlez mieux, vous avez plus de charisme, vous êtes plus nombreux et puis surtout, vous avez gagné la coupe du monde et le championnat d’Europe de football. Je m’égare. Disons que vu d’ici, quand on lit ou voit au JT que des armes à feux sont utilisées dans les rues de Marseille, avec une forme de violence assez extrême, nous nous demandons aussi où se trouve l’Etat français et comment des bandes organisées aussi armées parviennent à déjouer les forces de l’ordre et donc l’Etat. Je dois t’avouer aussi qu’ils nous arrivent de penser au film « La Haine », 21 ans au compteur, et sans doute toujours d’actualité au vu de la manière dont les films et des reportages récents abordant cette thématique nous montrent la banlieue. 21 ans sans rien foutre apparemment. Cela donne aussi un sentiment de « failed state ». Profond même. Calais ne nous a pas particulièrement donné l’image d’un Etat en bonne forme, puisqu’on y a ajouté l’horreur quasi de la déshumanisation . Je n’ose pas te parler des deux derniers présidents à qui vous avez confié l’Etat. L’un semble perpétuellement, de près ou de loin, dans des ennuis judiciaires divers et l’autre, nous ne savons plus très bien s’il faut en rire ou en pleurer. Récemment, j’ai aussi vu au « Petit Journal » que les débats dans les parlements régionaux étaient d’un niveau digne de certains de nos conseils communaux. Puis, bon, on a la NVA, mais je ne sais pas trop si je dois penser au second tour des élections présidentielles françaises en 2017… Cela n’excuse en rien les dysfonctionnements belges, mais cela relativise…

J’aurais aussi pu prendre l’Italie, qui a toujours senti bon l’Etat qui fonctionne, avec les zones détenues par les diverses mafias et les quelques procès de malversations financières ou encore la présence d’un parti d’extrême droite avec un premier ministre Italien qui était prêt à museler l’information. Je n’ose pas trop m’aventurer sur les questions des « Luxleak » ou « Panama Papers » qui ont touché Junckers et Cameron. Tiens, j’ai aussi entendu dire qu’il y avait de plus en plus de courants extrémistes qui se trouvaient au pouvoir dans quelques pays de l’ancien bloc de l’Est, où des questions comme l’identité sexuelle des individus, la place de la femme, des étrangers, l’avortement pouvaient vous permettre de passer sous les coups forcés de quelques gros bras. Je ne te parle pas de la liberté d’écrire des papiers qui pourraient critiquer le gouvernement en place.

Tu vois, j’aurais aimé simplement que l’analyse que tu portes sur les dysfonctionnements de l’Etat, la sidération du peuple et la question de « défaillir », que ce ne soit pas un énième papier sur la Belgique qui « merde », parce qu’en fait on est au courant et à mon avis le monde entier l’est… mais en somme une prise de conscience que le constat est bien plus alarmant encore que celui de la Belgique, qui n’est qu’un exemple, assez intéressant j’en conviens. C’est quasi l’ensemble de la classe politique de l’ensemble des pays de l’Union Européenne qui nous sidère, nous ébranle, nous laisse sans voix. Pensons encore récemment aux humoristes et journalistes qui ont osé défier un allié temporaire d’une solution migratoire catastrophique. Le « failed state », c’est celui d’un projet, celui de l’Union Européenne, c’est celui de la gouvernance inter Etats, de la représentation politique et des liens entre la société civile et les élites, de la coordination des Etats dans l’information, de la justice sociale au sein de l’UE, de la liberté d’expression, de la démocratie dans un espace fondé sur l’objectif de bien-être des citoyens.

Je te laisse. Je suis peut-être à côté. Je n’ai peut-être pas compris et peut-être que je me trompe en abordant ces différents aspects. Ce sont ceux qui me sont venus. Instinctivement. Puis, je n’ai pu m’empêcher aussi de faire un lien entre cet article, mes réflexions et ce fait, pas anodin, qu’il y a quelques jours, ce qui avait été le plus tweeté, dans la masse de nouvelles diverses les plus catastrophiques touchant des enfants, des femmes, des personnes sans emplois, des victimes de tueries, de drogues, etc…, c’était le fait que Joey Starr avait foutu une baffe à Gilles Verdez… Cela résonne… comme un aveu de déliquescence…