Un soir d’hiver

Vendredi soir. Départ de l’ainé. Les classes de neiges. L’excitation palpable des enfants. De ceux qui partent. De ceux qui restent. Frères et sœurs. Des parents aussi. Je regarde cela de loin. Le petit dernier dans les bras, endormi, terrassé par la fatigue et sans doute le froid. Vaincu par l’attente de ces retards obligatoires lors des transhumances scolaires. L’émotion est palpable. L’émotion des sourires, des yeux remplis de ces petites craintes aussi chez les papas et les mamans, chez les grands… des cris au moment où ces cars se déploient, comme la résonnance de nos petites peurs, de nos joies, de nos vies. Je rentre chez moi. Le petit et sa sœur au chaud chez leur maman. Un sourire complice pour « au revoir », la délicatesse de s’écouter et de s’aimer, autrement.

Un peu las mais pas assez pour dormir. Un chocolat chaud. La télé. Les Césars. J’ai toujours aimé et détesté ces récompenses. La compétition des artistes et des sportifs dans des prix individuels alors que c’est une œuvre collective, même dans le one wo-man show ou dans les sports individuels. Mais j’ai toujours aimé l’émotion possible d’un discours, d’un mot, surtout d’un regard…

Installé dans mon canapé, les affaires se déroulent. Je souris. Vanessa Paradis et Florence Foresti. Alors peut être que c’était avant. Ou après. Le temps n’avait pas beaucoup d’importance. Benoît Magimel. Je l’aime cet acteur. Depuis toujours. Sa présence. Son regard. Meilleur second rôle masculin. Et ce frisson. On s’est beaucoup arrêté, à juste titre, sur l’émotion de Rod Paradot. Mais si vous avez l’occasion. La stature. Ce regard. C’est fragile. Très. Habité. Ces mots. Un roc mais… quelque chose. La ligne séparant de l’abîme. Et ce regard. Rempli de douceur. Mais de demande aussi. D’amour. Un instant qui n’a duré que quelques secondes. Puissant. Perdu. Fort. Vivant.

Ce regard, cette stature, cette force fragile, je l’avais ressenti en regardant Annie Girardot. Une émission. Un soir. Enregistrée. Annie Girardot, c’était mon enfance, ma jeunesse. Celle d’avoir des parents magnifiques qui vous permettent de découvrir… Evocation d’une femme pleinement vivante, actrice intemporelle, qui au gré des films, avait donné corps et âme au fragile équilibre de l’art populaire. Associant le talent et la capacité de le mettre à disposition de toutes et tous. Elle était belle Annie Girardot. Dans ses films. Dans ses interviews. Dans sa capacité à vivre. A aimer. En regardant et écoutant ce soir-là la vie d’Annie Girardot, au travers de ce documentaire, j’ai ressenti toute la fragilité de notre rapport à soi, à l’autre, du jugement, de l’oubli aussi, du chemin à côté que nous empruntons et que nous devons payer, parfois… de notre soif de vivre, surtout d’aimer, contre vents et marées…

Vendredi soir, tard, je me suis alors repassé le court extrait d’une interview qu’elle avait donné à Jacques Chancel. Un moment précis. Qui m’a fait penser à Benoît Magimel sur cette scène recevant son prix. Qui m’a fait penser à bien des moments aussi de nos vies, de ma vie, aujourd’hui, hier, demain sans doute et je l’espère en fait, pour moi, pour nous, ressentir…

« Je suis émue parce que j’ai toujours peur de faire des bêtises, de tomber, de perdre l’équilibre…quelques fois de pleurer, oui… (…) pleurer, c’est le bonheur, quelqu’un qui est capable de pleurer, cela veut dire qu’il ne craint plus rien, il est vacciné à vie… (…) »

Cette phrase, elle me traverse depuis lors. Son regard aussi. Cette beauté d’être.. brute… sans fard… comme Benoît Magimel vendredi soir…