Un combat ordinaire…

Il est bon de plonger dans des œuvres qui font sens. A la lumière de l’actualité, « Le combat ordinaire »[1] de Manu Larcenet me hante. Cette bande dessinée, qui se développe autour de la vie d’un photographe en quête de sens et de retour sur soi, construit un propos que nombre d’analystes, journalistes, économistes, hommes et femmes politiques feraient bien de lire.

La réalité sociale de la France. Par extension de l’ensemble des sociétés occidentales. Décrite avec une intelligence et des traits qui nous obligent à réfléchir, à nuancer, à décoder les espaces dans lesquels peuvent vivre une partie de la population, et leurs réactions parfois jugées avec condescendance par les autres.

Deux passages, parmi d’autres, m’ont interpellé à la lumière d’évènements récents. Ce dialogue avec sa compagne.  Lui, fier, qui ne veut plus parler avec un vieil homme devenu son ami quand il apprend que ce vieux monsieur a en fait été un ancien tortionnaire pour l’armée française dans le cadre de la guerre d’Algérie.  Elle qui lui dit : «… c’est quoi cette éthique à la con qui te fait sacrifier un ami à cause d’un passé auquel il a définitivement renoncé. L’éthique c’est bien, il en faut… mais un peu comme la logique : c’est trop simple pour intervenir dans les rapports humains… ». Lui qui lui dit : « des fois il faut être radical. Il y a des choses qui ne doivent pas être oubliées ». Et cette phrase. « le radicalisme, c’est aussi l’arme des fachos…  personne ne te demande d’oublier quoi que ce soit. Mais on change tous… on évolue… on regrette… tu as le droit d’avoir un avis, mais juger la vie des gens me semble être un peu en dehors de ta juridiction… »[2].

Ce dialogue. Un temps d’arrêt face à mes propres radicalités. Mes évidences. La frontière. Tenter de comprendre. Des actes effectués à une époque et après. Très difficile dans certains cadres, voire impensable. Si le vieil homme avait été… ? Si…

L’autre passage questionnant que je voulais vous livrer. Le héros se retrouve avec des ouvriers du chantier naval qui va fermer ses portes. Hommes qui ont travaillé avec son père ou avec qui il a partagé son enfance avant de partir. Lui : « c’est Le Pen qui est arrivé en tête ici, non ? ». L’ami d’enfance : « si et largement en plus ! alors tu vois rien n’est perdu. ». Lui : « mais qu’est-ce que tu racontes ?! me dis pas que t’as viré facho ?!!! me dis pas que tu crois à leur baratin ! ». L’ami : « j’ai pas viré facho.. je veux juste que ça change… » lui : « Mais comment tu peux parler comme ça ?! et devant Umit et Pablo, en plus ?!!! et ceux de l’atelier ! ». L’ami : « eux c’est pas pareil. » Lui : « et tu crois quoi ? qu’ils vont sauver le chantier en virant les étrangers sauf tes potes ?! ». L’ami : « ta gueule ! me sors pas ton discours de parisien. Tu sais plus comment ça se passe ici ! tu sais comment on vit ! Viens pas me donner des leçons chez moi !! ». Lui : « déconne pas, Bastounet ! qu’est-ce qui t’arrive ? Mais arrête-toi bordel ! qu’on parle ». L’ami « tu veux pas parler, Marco. Tu veux juste me prouver que j’ai tort. … et le pire c’est que t’as peut être raison.. Mais je m’en fous »[3]

Ce dialogue raisonne. Encore plus depuis quelques semaines. Encore plus quand je constate certains sondages. Il peut être transposé dans différents cas de figure. En changeant les personnages. Un prof avec ses élèves après « Charlie ». Il suffit de retirer Le Pen et mettre les extrémistes, quels qu’ils soient. Une fille avec ses vieux parents qui se radicalisent, à l’extrême, face à des comportements d’incivilités qui les heurtent. Je vous laisse les autres possibilités.

Ces dialogues interrogent nos capacités à comprendre. A écouter. A éviter la condescendance.  A raisonner. A ne pas concevoir la réalité comme binaire : le bien et le mal. Le méchant et le gentil. Ils nous obligent à voir la réalité humaine dans sa complexité là où l’on voudrait des réponses toutes faites à nos interrogations face à la condition humaine, et aux questions que vivre posent.

On pourrait y voir du relativisme. Finalement tout est bon et ne faisons rien. Il faut comprendre. Je ne le vois pas comme cela. J’y vois l’intelligence de nous dire de ne pas nous enfoncer dans nos réalités. De ne pas foncer tête baissée comme nous pouvons le faire parfois face à certaines situations, certains faits, certaines personnes. Ces deux dialogues nous disent le bien fondé des questionnements qui prennent le temps d’analyser, de décortiquer. Le temps d’une justice qui juge, avec des éléments probants d’analyses, d’experts. Pas ceux de nos déchéances. D’une justice volatile. D’un cours de citoyenneté version light. Parce qu’il faut. Là. Tout de suite. Maintenant. Ces dialogues nous imposent d’être humbles. Nous sommes peu de choses, et tellement en somme…

[1] Manu Larcenet, Le combat ordinaire (intégrale), Ed. Dargaud, 2014.

[2] Idem, p84

[3] Idem, p88