Urgence démocratique… où les voies de l’espoir existent…

Aujourd’hui, il est temps. Plus que temps. Nous avons perdu. Et les dernières semaines nous amènent à le penser avec plus d’acuité encore. Cela semble clair. Pourtant nous y avons cru à la capacité des hommes et femmes politiques à nous proposer un monde plus juste, plus égalitaire, plus critique, moins financier, moins consommateur, moins désespérant d’abrutissement et de pauvreté économique, sociale et culturelle. Nous y avons cru. Chacune et chacun dans nos décennies respectives.

Mais nous avons du chaque fois nous résoudre à constater qu’ils n’y arrivent pas, qu’ils ne peuvent pas, faute de moyens, faute d’envie, faute d’envergure… A ce jeu, aucune décennie depuis l’après guerre ne peut réellement donner de leçons. Qui a plongé les pays dans des dettes colossales que nous payons encore aujourd’hui ? Qui a plongé le monde actuel dans une frénésie économique libérale accentuant les inégalités sociales structurelles et plongeant nombre d’individus dans une précarité socio-économique et culturelle ahurissante ? Qui a permis les ravages et les destructions architecturales monumentales dans nombre de nos villes ? Qui a engendré des problèmes et des désastres climatiques par manque de prévention de notre planète ?

Bien entendu, certains hommes et certaines femmes politiques des décennies précédentes ont posé les jalons d’un monde meilleur : la construction européenne pacifiée, la possibilité pour les femmes de décider de leur corps et d’avoir des droits identiques aux hommes, l’accès à l’école et aux études supérieures pour toutes et tous, les différences sexuelles reconnues et acceptées, le développement d’une participation démocratique accrue, …

Le monde politique n’est pas seul responsable. Le monde économique, le monde de la finance a imposé ses vues, ses routes, son agenda. Il a développé jusqu’à plus soif, et avec un grand cynisme, le principe de société de consommation, jusqu’à nos convictions personnelles parfois. Face à cette déferlante du discours d’une économie ouverte totale, et la puissance des lobbies du « marché libre », il y a eu peu de place pour des approches structurelles bienveillantes et qui prennent comme étalon le bien commun de toutes et tous.

Toutefois, cette emprise du champ économique et financier, et les avancées politiques majeures citées plus haut, ne peuvent occulter le fait qu’aujourd’hui plus que jamais, nous faisons face à un monde politique incapable de pouvoir rendre de la dignité à l’ensemble des populations qui composent le corps social de nos sociétés, et ce depuis au moins 25 ans :

  • Dans les homes pour personnes âgées, des individus errent, dans des conditions précaires parce que des investisseurs privés ont la permission de se faire des « couilles » en or sur le dos du vieillissement de la population, des pertes d’autonomie que cela engendre et des soins que cela représente, dans une société où on demande aux individus de travailler plus tard, empêchant finalement le principe de solidarité basique de s’occuper de ses anciens et obligeant d’utiliser des structures d’hébergement et de soin hors de prix ;
  • Dans les crèches pour la petite enfance, espace de plus en plus réservé à une élite capable de se payer des frais de garde de plus en plus indécent alors même que l’on demande, à nouveau, aux individus de travailler plus encore, rendant impossible des équations organisationnelles et financières pour une bonne part de la population et engendrant des inégalités sociales fortes au cœur même de ce qui représente normalement des espaces de confort ;
  • Dans les écoles, où les différences se creusent invariablement sur base des profils sociéconomiques et socioculturels des parents, des familles. Le capital social, culturel et économique des familles portent un poids de plus en plus lourd dans les possibilités de pouvoir progresser dans la mesure où les familles les plus aisées compensent un système qui génère,malgré la force de travail de certaines équipes pédagogiques (enseignant-es, directeurs-ices, éducateurs-ices), des inégalités d’acquisition de compétences ;
  • Dans l’accès à la culture, base de la construction critique de nos sociétés : qui peut encore aujourd’hui décemment se rendre au théâtre, à des concerts, dans des expositions, dans des projets culturels d’envergure ? les prix des entrées ne font que creuser les disparités sociales et culturelles, laissant pour les classes sociales plus défavorisées les miettes, celles d’une offre télévisuelle qui raréfie les programmes plus critiques à des heures que nos enfants ne peuvent même pas imaginer, ou les supprime simplement ;
  • Dans l’accès au sport, qui permet de développer des capacités relationnelles et de confiance en soi, dans l’approche de son corps et de la gestion de soi, nous voyons également que les disparités économiques sont de plus en plus marquées, nécessitant souvent des choix entre membres de famille quant à la possibilité de pouvoir développer une activité ou non ;
  • Plus profondément encore, aujourd’hui, une part importante de nos contemporains n’ont plus d’autres choix que de constater que vieillir devient un problème financier majeur tandis qu’en même temps ils n’ont d’autres choix que d’accepter que leurs enfants vivront dans une précarité sociale et économique plus grande qu’eux.

La société telle qu’elle se présente offre un terreau non négligeable pour la détresse, la privation, la peur, le manque, la colère, l’appauvrissement critique et la désespérance sociale, économique et culturelle. A cet égard, les montées de partis reposant sur des projets de société basés sur « le rejet » progressif des étrangers, des allocataires sociaux, mais également des intellectuels ou de toute forme d’intelligentsia n’est sans doute pas étrangère à l’état de désarroi dans lequel nombre d’individus se trouvent aujourd’hui.

Bien entendu, une part de la population n’entre pas (encore) dans ce schéma, et jouit aujourd’hui de biens culturels, sportifs, sociaux, et économiques sans que l’avenir ne soit problématique. Mais jusque quand ? Et le fait qu’une partie encore non négligeable y parvient bon an mal an, mais au prix parfois d’un endettement progressif spectaculaire ne doit-il pas inquiéter également ?

Plus loin, nous pouvons nous demander aussi quelle part de responsabilité nous avons dans ce clivage social programmé de notre société ? Que faisons-nous réellement pour le diminuer ? Participons-nous aussi avec bienveillance à une consommation effrénée ? Faisons-nous toujours réellement attention à nos choix politiques, sociaux, environnementaux, culturels, économiques ? Et nos intellectuels, interviennent-ils plus vertement dans les débats ? Ou sont-ils juste contents de pouvoir apparaître dans certaines émissions leur permettant de vendre leur produit personnel ? Et nos sportifs (je sais le sport ne fait pas de politique, il suffit de voir les conditions de travail des usines de production des sponsors ou encore les choix de certains lieux pour les événements sportifs…) que font-ils pour essayer de rendre les choses moins« marchandes » ?

J’en reste à nos politiques… où sont les hommes et les femmes d’état, comme on disait « avant »? Nous n’en avons pas, ou plus. Au mieux, des politiciens conscients de leurs limites dans un monde que leurs prédécesseurs ont laissé filer pour plus d’inégalité sociale, plus de précarité, moins de capacité critique et plus d’absurdité. Êtes-vous réellement dans l’incapacité de pouvoir changer les choses ? Ou le système tel qu’il tourne actuellement finalement permet à chacune et chacun de pouvoir trouver un espace d’expression pour pouvoir être réélu, sur base de la misère humaine ou, de l’autre côté, sur base d’un développement encore plus fort des richesses d’une partie de nos contemporains déjà fort pourvus ? Vous avez perdu, nous avons perdu… notre incapacité à se mobiliser massivement pour défendre un monde plus juste socialement, serein intellectuellement, épanouissant culturellement et bienveillant corporellement pour l’ensemble des individus, mêlant ancrage dans l’instant et absence de peur de l’avenir, est un fait. Dans un rapport de plus en plus complexe entre le monde politique et nous, nous avons finalement ensemble décidé que c’était fini… nous voulons bien nous battre mais pour notre « pré carré »(notre statut/ notre espace local/ nos thématiques), mais une visée pour un« vivre ensemble » global mêlant bien-être, respect, place pour chacun dans la dignité ne passe plus que par des acteurs de la société civile qui parviennent à mobiliser virtuellement une masse d’individus, mais concrètement plutôt des niches d’unités hétéroclites.

La « politique » au sens noble du terme a perdu…faute de combattants qui ne regarderaient pas uniquement les échéances de leurs prochaines réélections, la « politique » n’est plus qu’un espace d’ancrage pour un développement personnel que l’on ne parvient plus à dépasser…
Les citoyens ont perdu… disparates, ils se mobilisent pour des causes mais dans un désordre généralisé qui ne peut engendrer un souffle nouveau réel, et sans une pression réelle sur les décideurs politiques et économiques…

Tout cela apparaît définitivement noir, sans espérance… au contraire… quand la société a atteint un tel niveau de carence dans sa capacité à être représentée, à gérer et à (ré)inventer la chose publique, elle ne peut que rebondir… au sein même de nos assemblées, dans ce panorama sans complaisance, il y a des femmes et des hommes politiques dans l’ensemble des partis démocratiques qui ont cette capacité à proposer et à ouvrir un autre possible plus juste, pour peu qu’ils ne soient pas cadenassés par les vieux réflexes apparatchiks que tous les partis connaissent… dans la société civile, chaque jour des hommes et des femmes tiennent à bout de bras des pans entiers de la société dans le cadre de métiers qui permettent aux gens de pouvoir prendre et garder une place dans la société : assistant-es sociaux, infirmières, équipes pédagogiques, éducateurs et éducatrices, psychologues, médiateurs et médiatrices, policiers, sage-femme, kiné en milieu hospitalier et de soins, artistes, les hommes et femmes de médias qui osent encore l’esprit critique … et j’en oublie… ces métiers, qui créent du lien social et parviennent à maintenir les sociétés à flots, juste au-dessus du niveau de la mer avant que nous nous noyons toutes et tous, sont les porteurs d’espoir de nos sociétés… soutenus par quelques individualités, parfois plus charismatiques ou plus médiatiques, qui parviennent par leurs écrits, par leurs visions, par leurs chansons, leurs films, par leurs arts à nous donner ce supplément d’âme, de force qui nous permet d’y croire encore…

Aujourd’hui, il est temps. Plus que temps. Nous avons tout à gagner. La fin d’un système. Et la construction d’un autre, moins sournois, moins cynique dans sa façon de gérer la « res publica », plus enclin à construire une société respectueuse de nous, de nos espaces, que vieillir puisse se faire dans des conditions dignes et non fonction de richesses personnelles, que grandir puisse s’inviter dans des lieux identiques pour toutes et tous et non fonction des moyens des individus, que les politiques régionales, nationales, européennes et mondiales se construisent pour le bien commun de toutes et tous, dans la dignité et dans des conditions correctes, et non pour les intérêts de quelques-uns, qui sont de moins en moins et de plus en plus puissants… c’est tout cela que nous avons raté ensemble… depuis des décennies… c’est tout cela que nous pouvons envisager encore, au moins essayer…