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04 Septembre

Sandra, posée devant la vitre, regarde Matteo, concentré, les dents serrées, les mains sur les barres, il avance. Un pas devant l’autre. Elle remet une mèche de cheveux. Elle lui sourit. Ses yeux parlent. Encore un pas. Le kiné l’encourage. Elle n’entend pas bien. Elle devine les mots : « Allez Matteo. Encore un, plie la jambe… écoute ton corps… ». Elle le regarde. Elle revoit la scène. Tout y passe. Le traitement qui avait commencé. Les mots apaisés de la neurologue. La confiance qu’ils avaient tous les deux qu’en appliquant à la lettre les recommandations, en respectant une certaine hygiène de vie, la SEP serait là, sans y être. Elle revoit sa peur. Elle entend ses mots. « J’ai mal Sandra… Je ne sais plus bouger mes jambes… »…

5 jours plus tard, il est là. Comme hier. Il transpire. Il respire. Il serre les dents. Un pas derrière l’autre. Et toujours le kiné qui l’encourage, qui le rassure, qui lui demande plus et encore plus. « Pour récupérer », comme on dit… Pourcent par pourcent. Elle revoit son premier jour. La perfusion de cortisone, entouré d’autres, qui pour une perte de vue, la fameuse névrite optique de la SEP, qui pour un traitement contre le cancer, qui pour… des hommes et des femmes, des vieux et des jeunes. Tous là à espérer, à pleurer, à sourire, à se battre ou se débattre. A se rencontrer dans leurs douleurs et leurs peurs. Matteo. Son silence les premiers jours, juste ses yeux, son regard, ses larmes qui coulaient de temps en temps. Son regard quand, après la deuxième nuit de traitement, au moment où ils allaient démarrer pour se rendre à l’hôpital, il lui a tendu sa main, avec cette lettre : « Lis la quand je serai  occupé avec ma perfusion, à la cafétaria. Tu sais…  Je t’aime Sandra… ». Elle avait souri, interloquée mais elle lui avait posé un baiser sur les lèvres, et lui avait susurré « moi aussi, beau gosse »… ses yeux…

A peine l’avait-elle laissé, qu’elle avait été se poser à la cafétaria de l’Hôpital, pris un café, et une de leur petite pâtisserie qui lui faisait de l’œil depuis deux jours. Elle avait croisé la même jeune femme que les jours précédents. Un léger hochement de tête. Comme si le fait de venir chaque jour créait un sentiment de communauté. Installée, elle avait posé ses écouteurs dans les oreilles. Une playlist de vieux morceaux, de ceux que Matteo écoute à longueur de journée. « (un) Ravel » de Biolay. Elle avait déchiré l’enveloppe. Le café était brûlant. Au fil des mots, elle l’avait vu écrire, sa calligraphie si menue, si douce, si sèche. Elle avait retenu ses larmes. Elle n’avait jamais aimé pleurer en public, même au cinéma. Comment résister quand l’homme que vous aimez vous dit que vous pouvez partir, que vous devez même, que la vie sera celle-là sans doute… peut-être… en fait on ne sait pas, et que c’est cela qui va les tuer. Ne pas savoir… Quand une crise arrivera vraiment. Avec quel impact. Quelle douleur. Quelle récupération. Surtout quelle récupération… « Tu as toute ta vie devant toi… ». Ces mots posés au bas de sa lettre terminait sa prose. Sans autre issue. Après avoir replié la lettre et l’avoir rangée dans son sac, entre le roman de Pete Fromm « mon désir le plus ardent », qui aborde justement la vie d’un couple frappé par la SEP, que sa mère lui a conseillé, et son carnet à l’ancienne pour noter ses pensées, elle avait remis sa mèche de cheveux, elle s’était levée, avait souri à cette inconnue devenue familière, rassurante, et était repartie chercher Matteo. 

Elle pensait à tout cela en le regardant de l’autre côté de la vitre. Et lui aussi. Elle le savait. Ses yeux. Elle repensait au silence qui avait présidé à leur retour ce jour-là. Ni lui ni elle n’avaient entamé de conversation. Lui n’osait pas la regarder et lui demander. Elle n’arrivait pas à sortir ce qu’elle voulait lui dire. En arrivant chez eux, dans cet appartement qu’ils avaient choisi ensemble, et il existe peut-être un Dieu quelque part ou des esprits bienveillant finalement, qui était de plein pied, en rez-de-chaussée, elle était d’abord partie prendre une douche. Matteo avait réussi à se déplacer de sa chaise roulante au canapé, dans lequel il s’était couché. Il avait fermé les yeux. Lévon Minassian et Armand Amar envahissaient doucement l’espace de leur salon. Le son de ses compositions traditionnelles arméniennes emportaient les sens dans un autre monde, quelque part. Sans un bruit, Sandra s’était couchée à côté de Matteo, lui avait caressé le visage, et avec délicatesse, s’était approchée de son oreille, le temps de déposer un baiser sur sa joue, et de lui dire, comme un moment suspendu, sur un fil tendu : « Demain n’existe pas… »

Il la regarde en arrivant au bout de son calvaire. Il lui sourit. Son tshirt trempé, il frappe sur ses cuisses, l’une après l’autre. Il la regarde à nouveau de l’autre côté de la vitre. Et elle aussi. Il sait qu’elle pense aux derniers jours. Ses yeux. Il se retourne. Pose un regard vers le kiné. « On y retourne, non ? ». Un éclat de rire. D’un côté comme de l’autre de la vitre. Un rayon de soleil. 

{Prenez soin de vous… et des personnes que vous aimez… des corps… des peaux… des âmes…profondément… intensément… même quand plus rien ne semble possible… }