[Parenthèse 55…]
Le sable s’était invité dans les interstices. Délicatement, il essuyait minutieusement chaque parcelle de peau. Le soleil frappait malicieusement sur son crâne dégarni. Autour de lui, se reflétant dans les lunettes de soleil et sur le miroir blanc que la plage laissait imaginer, s’agitaient les mouvements de centaines d’autres corps, suggérant des danses contemporaines, se croisant et se décroisant, comme si, dans chaque tête, s’immisçaient les sons langoureux de « Hold On » de Rhye, prêtant au jeu des courbes et des volutes d’air les ombres de rencontres discrètes et désuètes des jours d’été.
Elle tournait les pages d’un roman entamé juste pour se délasser. Posée sur un transat, incliné pour mieux observer et se plonger dans les méandres des mots qui s’alignent sans discontinuer pour lui permettre de s’évader, elle ne peut s’empêcher de jeter un œil intéressé sur cet homme qui, au gré de gestes précis et minutieux, retire presque un à un les grains de sable qui, malicieusement, n’en demandent pas tant pour revenir se déposer sur sa peau immaculée. Elle ne peut s’empêcher de sourire face à cette revisite du mythe de Sisyphe. Posant son livre, le regard porté au loin, feignant de ne pas l’observer, elle se laisse bercer par la voix chaude de Dominique Fils-Aimé, balançant son « Feeling Good », le soleil transperçant les corps huilés des jeunes hommes et jeunes femmes s’adonnant, quelques mètres plus loin, à des courses endiablées.
Il sentait son regard, et les sensations qu’elle pouvait ressentir. Il avait toujours eu ce don. Enfin… il ne l’avait jamais appelé comme cela. Trop lourd de porter les âmes qui convolent perpétuellement dans les travées qu’il pouvait emprunter. La solitude lui permettait de simplement gérer. Après avoir retiré le dernier grain de sable qu’il s’était figuré dans sa tête, les pieds tout aussi granuleux qu’au début, il estima que ces gestes lents et répétés l’avaient suffisamment centré. Il se leva. Il posa ses écouteurs sur ses oreilles, non sans, dans un mouvement d’une discrétion toute relative, déposer un sourire à l’adresse de cette dame allongée qui le regardait s’affairer. Personne autour de lui ne pouvait dire s’il avait rougi ou si les rayons avaient été fatals à sa peau diaphane. Sans trop rien décider, il se laissa juste embarquer par la voix puissante d’Amythyst Kiah, distillant une version crépusculaire de « Trouble So Hard », imposant le rythme de ses foulées qu’il avait entamées pour ne pas se ridiculiser plus longtemps de son émoi.
Derrière ses lunettes fumées, elle prit son petit calepin noir. Avec élégance, elle déposa quelques mots sur une feuille immaculée qu’elle déchira avec précision, ses doigts ne tremblant pas. Elle posa ses affaires quelques instants. Des enfants s’adonnent à des châteaux, pendant que leurs parents s’esclaffent de souvenirs partagés. Les verres sont déposés. Elle se lève. Quelques passants l’observent. Magnétique, elle ne sent pourtant pas tout ce brouhaha derrière ses pas. Arrivée à son drap, elle dépose son papier dans le bouquin qu’il avait laissé à ses pieds. Souriante, elle s’en va. Elle a encore quelques pages à lire, et puis, juste là, elle s’envole, écoutant « Bed of Roses » et la voix de Bon Jovi, lui rappelant les années de son adolescence passée, et la joie d’avoir aujourd’hui fait ces quelques pas-là…
[Prenez infiniment soin de vous… et de ceux que vous aimez]