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15 juin 2025

[Parenthèse 44…]

La chaleur torride s’imposait sous un ciel de plus en plus menaçant. Les regards s’immisçaient dans les peaux moites qui se jouaient des vêtements, essayant de se faufiler adroitement pour échapper aux affres des eaux qui coulaient abondamment le long des échines, sur cette place où bières et cocktails servaient d’exutoire à un puissant sentiment collectif : celui de vouloir souffler, prestement, indéfiniment.

Dans un coin plus reculé, juste en dessous d’un arbre — abri discret contre la forêt des sentiments exacerbés qui le traversaient —, il écoutait « Grown Ups » de Pulp se déployer. Il se laissait imprégner par les souvenirs qui accaparaient sa mémoire, au son des guitares et de cette mélodie entêtante, aux réminiscences de ce qu’il espérait au soir de ses 15 ans… ou de ses 20. Il ne parvenait plus à contenir quelques larmes — désespérées, ou enivrées… Dieu seul le savait.

Quelques gouttes tombèrent, un peu plus grosses à chaque seconde. L’orage grondait. Les premiers convives tentaient de se mettre à l’abri, quelques verres tombèrent dans la panique.
Elle s’installa à sa table, sous l’arbre, protégée par les branches et les feuilles abondantes qui ne laissaient passer que quelques gouttelettes, venues se poser délicatement sur leurs peaux respectives. Elles leur offraient, plus qu’un désagrément, une sensation de fraîcheur inespérée.

Elle lui demanda ce qu’il écoutait. Ann Peebles avait déjà pris le relais, ses cuivres déchirant même les âmes les plus froides. Il ne répondit pas. Il lui tendit un de ses écouteurs.
Elle rit, posant sa main sur son épaule. Il sourit. Il nota distraitement le titre de son livre, juste pour se faire une idée : Yoga, d’Emmanuel Carrère. La dépression, et les chemins qui nous traversent.

Au bout d’une vingtaine de minutes, à deviser de tout et de rien — et de leur passion commune pour Jean-Louis Murat —, après être restés un moment silencieux à écouter « Le Monde intérieur », leurs seules respirations secouant l’instant au rythme de l’harmonica puissant, il sentit une main se poser sur son corps un peu fatigué. Un baiser s’attarda sur sa barbe délavée.

« Tu ne me présentes pas ? » lui dit-elle gentiment, tout en s’avançant déjà vers cette femme qu’elle ne connaissait pas. Surprise, cette dernière lui tendit la joue.

« Manon. Je suis la fille de ce monsieur un peu bourru qui partage votre table », dit-elle en riant.
« Estelle. Je me suis invitée à sa table quand l’orage a décidé d’imposer sa vision toute personnelle de la fraîcheur », répondit-elle avec un sourire complice.

À ses côtés, son beau-fils le regardait, un clin d’œil. Il lui rendit son sourire.

7h15. Il regarda ses messages. Manon : « J’espère que tu vas bien. Merci pour la soirée. On devrait faire ça plus souvent. Mathieu t’embrasse aussi. On l’a trouvée super sympa, Estelle. On te dépose la petite la semaine prochaine, comme prévu. ». Il se leva. « Seventeen » envahit son appartement. Le café coulait doucement dans la tasse. Sharon Van Etten comme seule partenaire. Sa voix, sa musique, ne faisaient plus qu’un. Nos vies qui passent.

Il but quelques gorgées. Il reprit son téléphone. Un message. Estelle : «Je vais me promener cet après-midi. Petits-enfants admis. J’aurai une de mes puces. Si ça te tente… ». Il reposa son téléphone. Il regarda par la fenêtre, reprit un café. Il avala une tartine. Il pensa à ses cheveux courts, légèrement grisonnants. À sa main qu’elle avait passée furtivement dans sa barbe blanche. Et à ces quelques mots : « Il y a encore du temps, non ? Tu ne crois pas… »

[Prenez infiniment soin de vous… et de ceux que vous aimez.]