[Parenthèse 43…]
Doucement, le réveil portait à la conscience qu’un nouveau jour commençait. Les muscles encore raidis par le temps qui passe, il pose sa main délicatement pour l’éteindre. Il regarde le plafond. La lumière de l’aube s’immisce inégalement dans la pièce, laissant pourtant deviner les contours des moulures. Les yeux encore embrumés, il allume les quelques baffles installés tout le long de la maisonnée. Sur un fond bleu, quelques notes s’éparpillent dans la chambre. José James distille sa version de « Miss You » du fond de sa voix peuplée d’histoires charpentées.
Sous la douche, il sent les caresses de l’eau qui glisse sur chaque partie de son corps, s’échappant ou, parfois, s’immisçant dans les interstices des blessures que les années laissent s’imposer, triturant chairs et âme. Certaines ne permettent jamais de vraiment se relever. Debout, il savoure les odeurs de la nature qui s’installent dans la fraîcheur de la salle de bain. Par la fenêtre ouverte, il scrute l’horizon. Juste les champs, les bois, et ce soleil qui s’impose calmement dans un ciel parsemé de nuages blancs. Matt Berninger et quelques guitares élégantes accompagnent le silence intérieur qui s’installe en lui ; « Bonnet of Pins » s’insinue, indéfiniment. Comme à chaque fois, il esquisse un léger plissement au coin des yeux — celui que les mélancoliques reconnaissent entre eux.
Sur la terrasse, il prépare le petit-déjeuner. Quelques tranches de pain, l’intégral, celui que le boulanger lui apporte chaque semaine. Un peu de houmous, du fromage de chèvre. Un café, de Colombie : il sied mieux à la douceur et à la robustesse qu’imposent les matins. Tout est en place : une assiette, des couverts, des touches de couleur — du bleu, quelques noisettes de rouge. Il tient à la beauté de la tablée. Le temps et les rencontres façonnent parfois quelques changements. Rien de plus : l’épure doit demeurer. Il ouvre le journal. Sur sa tablette, il lit ces mots qui résonnent depuis tant d’années. Une vie entière à parcourir les guerres, les changements de gouvernements, les trahisons, les joies des œuvres bouleversantes, les victoires des équipes. Il sourit. Seuls les noms des femmes et des hommes changent. Pas le sang, pas les larmes, pas les joies ni les frissons. Puis, le silence. Celui qui sort des enceintes. « Juste avant de tomber » — et la voix de Benjamin Biolay vient armer les larmes qui mouillent à présent ses joues, maculées de poils blancs et gris soigneusement taillés.
Assis, il entend les autres se lever. De petits pas, comme ceux d’un chat : sa petite-fille descend les escaliers. Du haut de ses quatre ans, elle pose ses pieds sur chaque marche, ne permettant à personne de la dépasser. Ses cheveux châtains lui rappellent ceux de sa mère au même âge. Le même regard déterminé, aussi. Il observe, attendri, son gendre et sa fille s’émerveiller de la droiture et de la conviction qu’elle met à n’être aidée par personne. En levant la tête, elle l’observe aussi. Elle lui sourit. Sa table. Il a quand même mis un peu de chocolat et de confiture, pour sa petite-fille — et, il ne le dira pas, pour son mari aussi, qu’il aime comme ses fils. Il les embrasse. Le soleil emplit désormais plus largement la terrasse. Le café se mêle aux odeurs de l’été, et les douces paroles de « Bel Ami » se fondent en une ode à la vie…
[Prenez infiniment soin de vous… et de ceux que vous aimez]