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04 mai 2025

[Parenthèse 42…]

Les corps bougeaient, sans réelle concordance, simplement animés par les sons qui se partageaient dans les lumières vives. Par instants, on devinait des muscles tendus, hypnotiques. Les convulsions laissaient place aux ondulations, rythmées, frénétiques, peut-être mécaniques.

Dans un coin, il observe, posant ses lèvres sur les bords du verre qu’il prend soin de toujours garder en main. Ses ami·e·s ne sont pas loin, portés par la foule et les frappes syncopées de la batterie. Certains lèvent les mains, d’autres, oubliant les liens qui les unissent, s’amusent à se mêler, les corps hurlant leur envie d’oublier un instant les années passées à s’écouter, à se raconter, à poser d’abord leurs fesses sur les chaises des classes, pour ensuite se retrouver à trimballer les poussettes sur les chemins escarpés des bois en été, avant de les voir s’envoler sur leurs propres routes. Il observe les années qui se trémoussent, vaincues par les secondes qui se sont égrenées.

Elle ne le lâche pas d’une seconde, sans frémir, sans rien laisser paraître. Au milieu, elle ondule, capitule, puis repart, s’enivre des guitares, des beats, de son corps qu’elle maîtrise à chaque pas. Elle ne le quitte pas du regard, ses yeux fixés sur cet îlot qu’il parvient à se construire, même ici. Trente ans de chemins communs. Les conventions, les amitiés, les conneries répétées. Il n’y en a pas un·e ici qui ne soit séparé·e ou divorcé·e, qui n’ait emprunté mille chemins pour recommencer, inlassablement. Elle bouge, elle tourne, son corps en suspension à chaque son, l’équilibre fragile, instable, un pied vacille, puis elle repart.

Il ne perd rien de ses danses tribales, de ce regard qu’elle plante, inlassablement, intensément. Il épouse ses envies, il voudrait lui parler. Il pose à nouveau ses lèvres sur son verre, qui ne se vide que partiellement. Ou est-ce déjà le suivant ? Il reste. Il observe. Trente ans de chemins communs. Les conventions, les amitiés, les conneries répétées. À l’évidence, ils ont l’expérience des défaites. Il souffle. Il respire. Passe sa main dans ses cheveux. Il sent l’angoisse monter. Il ne reste plus beaucoup de temps. Il va poser son verre sur le bar. Il hésite quelques secondes. Ce serait tellement plus facile : « Vous étiez occupés. J’étais crevé. Je suis rentré. Top soirée. Prenez soin de vous. Je vous aime. » Il n’ose pas se retourner.

Elle ne l’a pas lâché. Pas une seconde. Sans frémir. Elle l’a suivi du regard. Elle a passé sa main dans ses cheveux. Elle a respiré, calmement, patiemment.
Elle a souri en pensant à son regard sur les bancs de l’école, puis à leurs échanges sur les chemins escarpés des bois en été, avec les poussettes et les enfants qui jouaient. Elle s’est retenue de pleurer lorsque les souvenirs des années passées à se rater, à ne pas imaginer, à se regarder tomber, se tromper, et puis ne plus oser, sont remontés. Les conventions, les amitiés, les conneries répétées. Elle l’observe déposer son verre sur le bar. Elle le connaît par cœur. Il pense déjà au message qu’il va envoyer sur le groupe WhatsApp : « Vous étiez occupés. J’étais crevé. Je suis rentré. Top soirée. Prenez soin de vous. Je vous aime. »
Elle est derrière lui.
Elle prend sa main.
Le reste leur appartient.

[Prenez infiniment soin de vous… et de ceux que vous aimez.]