[Parenthèse 35… ]
{Fatigué, il s’était levé sans autre idée que de passer la journée jusqu’au diner de ce soir. Les minutes qui s’égrenaient finiraient bien par lui permettre d’arriver un moment vers la ligne d’arrivée, celle des moments remémorés, des habitudes qui s’enracinent, des espoirs déçus par les années à décompter qu’un matin tout cela finirait par s’arrêter, sans crier gare, juste comme une infinie tendresse qui s’immisce imperceptiblement dans les veines d’un amoureux discret épiant sa dulcinée du coin des yeux.
Il s’ébroue. Il déclenche la musique. Sturgill Simpson déploie les notes incarnées de « The promise ». Il ne peut s’empêcher de s’arrêter. Les mains tremblent, délicatement. Il s’efforce de ne pas trop le montrer, même si personne n’est vraiment là pour l’observer. Il se gratte la barbe. Lentement il se dirige vers la salle de bain. Il pense, comme sans doute des milliards de contemporains, que l’eau qui va perler sur son corps abimé lui permettra de se régénérer. Ray LaMontagne a pris le relais. Quelques notes de guitare. Il s’imagine quelques secondes devant les chemins de sa vie, surtout ceux qu’il n’a pas pris.
Il s’est habillé pour la circonstance. Quelques notes de parfum, un peu de crème anti-fatigue, dépoussiérer les poils. Juste de quoi paraître assez doux aux yeux des belles-familles. Il l’a promis aux enfants et à ses beaux-enfants. Il les aime, infiniment. La question ne se posait pas vraiment. Il comprend qu’ils aient tous insistés. Il prépare ses phrases, celles qui vont à la limite, juste suffisante pour ne pas paraître transparent ou insolent, selon que le Rubicon soit franchi ou non. Il a préparé quelques cadeaux pour chacune et chacun. Il déclenche « Vivant » de Malik Djoudi. Il aurait pu tout aussi bien mettre « Nostalgia » de Raphaël. Il s’essaye à un petit mouvement de danse. Il rigole.
Il s’est assis à côté d’elle. S’il a bien compris, une amie de la mère de Sandra. Il l’a remarquée dès son arrivée. Comme à son habitude, il a branché son portable sur le baffle de sa fille. Il continue d’imposer ses sons, cela fait 6 ans que c’est comme cela. Tout le monde y trouve son compte, lui le premier. Après quelques minutes, elle est venue lui parler. Pas de manière frontale. Juste lui suggérer qu’elle trouverait que « I Don’t want to talk about it » de Rod Stewart s’immiscerait divinement pour quelques pas de danse improvisés. Il a senti ses doigts se poser là. Perdu, il l’avait juste regardée et sans pouvoir dire un mot, il avait posé la chanson demandée. Elle lui avait souri et était allée chercher son fils pour les quelques pas.
Tout au long du repas, il n’avait quasi pas touché aux mets qui étaient amenés. Il n’avait goûté qu’à ses paroles, son rire discret et sa main qui venait parfois effleurer ses doigts. Heureusement pour lui, sa petite-fille du haut de ses 3 ans était venue se lover dans ses bras. Tout en lui posant un baiser dans les cheveux, il avait fermé les yeux et s’était plongé quelques secondes dans les voix et les sons accordés de Brian Eno et John Cale de « Spinning Away ». Il l’avait serré un peu plus fort, sans la brusquer. Elle avait remarqué les quelques larmes qui perlaient aux coins de ses yeux. Sans réfléchir, elle avait déposé sa main sur sa nuque. Ils sourient encore du chemin pris…}
[Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez… belle année 2025 ]