[Parenthèse 34… ]
{Le vent déchire l’air à perdre haleine. Le bruit sourd que ce souffle dépose sur les maisons habitées le long de ce chemin indique simplement que les heures prochaines seront confinées dans les espaces intérieurs. Quelques arbres ploient déjà, sans laisser paraître qu’ils pourraient se briser. Ils ont vécu d’autres moments plus chargés, où la peur et la torpeur ont pu s’immiscer fébrilement dans leurs certitudes de décennies passées à se déployer.
Installé dans un canapé qu’il avait trouvé distraitement chez un brocanteur patenté qu’un ami voulait absolument lui présenter, il écoute quelques vinyles de ses vieux albums de Depeche Mode. En 2046, même les derniers sont des vieilleries d’une modernité qu’il n’avait jamais retrouvée nulle part. Il s’y plongeait sans plus aucune mesure. Sinon, chiner n’avait jamais été une activité qui aurait pu le passionner. Il avait juste accepté par politesse, sorte de convenance amicale. Aussi parce qu’il ne souhaitait pas entendre la sempiternelle ritournelle que ses proches lui retournaient fréquemment depuis qu’il était venu s’enraciner dans les confins de ce chemin boisé : « C’est vraiment beau ici. Cela te correspond. Après, fais gaffe quand même de ne pas devenir un vieux solitaire tout rabougri ». Il n’avait pas vraiment accordé beaucoup d’importance aux objets qu’il avait rencontrés ce jour-là. Juste qu’il s’était assis tranquillement pour feuilleter un livre trouvé, et s’y sentant bien, il avait décidé de l’acheter.
« Surrender » habille la pièce de ce son velouté, électronique et jazz, la voix de Dave Gahan empruntant à Elvis les intonations suaves d’une mélopée intemporelle. Dehors, les secousses se font plus violentes. S’il avait pris la peine d’aller voir à la fenêtre, il aurait noté simplement que la pluie battait le chemin avec une violence rarement atteinte. Son esprit n’est pas à cela. De toute façon, personne ne s’aventure au-delà de son périmètre sacré dans ce patelin, ou ce hameau selon, quand la nature reprend ses droits. Venant d’ailleurs, il lui a fallu quelques mois, de patience, d’écoute, et d’humilité, pour le comprendre et l’intégrer. Patiemment, il n’a plus cherché à défier ou s’imposer, comme il pouvait le faire, bêtement, non par arrogance, juste qu’il ne savait pas faire autrement parfois. Sa nature.
Vers 18h, il se lève. S’il avait eu des voisins directement adossés à sa maison, ils auraient pu entendre les notes spectrales de « Nothing’s impossible ». Son sourire dessine dans l’air la paix qu’il se construit chaque jour maintenant depuis si longtemps. Sur ce fil tendu, qu’il doit remettre sur l’ouvrage chaque jour (et lui vous dirait certainement chaque seconde), il trouve son équilibre, ne déviant finalement que dans les mêmes moments que tout un chacun quand la peine de voir partir les proches s’empare de vous le long des souvenirs qui s’installent dans votre cœur, jouant des tours à votre esprit, ou peut-être est-ce le contraire. A cet instant, son téléphone sonne. Comme à son habitude, il filtre. Pas ici. Il décroche directement. « Papy, je suis arrivé à la gare. Je serai là dans une heure. Tu es certain que cela ne te dérange pas que je m’installe chez toi quelques semaines ? ». Un léger silence de quelques secondes. Il racle sa gorge. Avec délicatesse, presque dans une sorte de pudeur face à la gentillesse de sa petite fille et du soin qu’elle dépose dans la vie des gens qui l’entourent, il arrive à lui répondre finalement : « Tu es chez toi ici, tu sais » …}
[Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez… ]