14 octobre 2023

[Parenthèse 22… ]

{Elle ne savait pas trop. Couchée dans son lit, elle se demandait un petit peu si… alors elle se retournait, et se retournait encore. Un moment donné, elle décida de fermer les yeux. Elle revoyait toute la scène. Elle accoudée. Dans le silence, elle entendait les bruits. La musique qui s’entendait derrière elle. Le tintement de quelques verres de bières. Dans un coin, deux ou trois femmes qui apparemment essayaient en vain de trouver le sens d’une vie. Un peu plus loin, un jeune homme, une rose à la main, il attendait sans doute quelque chose, peut être quelqu’un. Il y avait un vieux morceau qui passait. C’était ce jeune couple qui l’avait choisi sur le juke-box. Louis Armstrong. Intemporel. Tout le monde s’était mis à le fredonner. 

Elle décida alors de changer de posture. Elle s’assit derrière le piano. Elle se mit à jouer. Un grand silence s’installa. La musique s’arrêta. Un saxophone, une trompette, un contrebassiste et un percussionniste. Ils vinrent tous s’installer autour d’elle. 

23h15. Chaque soir. Vers 23h15. Elle se mettait à jouer. Tout le monde le savait. Les jeunes femmes s’arrêtèrent de parler. Le jeune homme se retourna, sa rose à la main. C’était elle qu’il attendait. Puis il y avait les habitués. Celles et ceux qui, dans la chaleur de la nuit, au son de sa voix, de ses mains qui pianotent les notes, de cette contrebasse qui s’accélère, s’en allaient le temps d’un instant dans leurs rêveries les plus douces ou les plus folles. « L’éternité », disaient certains.  Elle pouvait passer d’un morceau de Ibrahim Maalouf à un classique de John Coltrane. Le moment le plus attendu, c’est quand certains soirs, elle se mettait à jouer « Flamenco Sketches » de Miles Davis, entourée de ses joueurs hors pairs. 

Cela faisait bien longtemps qu’il n’y avait plus de volutes, et pourtant on pouvait presque humer les odeurs de cigarettes et le tabac voluptueux des cigarillos dans des bouches avides de brûler un peu. Plus personne ne parlait, juste quelques mouvements. Les corps. Elle n’avait pas remarqué là, un peu devant sur la gauche, le vieux couple. Cela faisait longtemps qu’elle ne les avait plus vus. Elle avait noté la canne, là, posée sur le bas de la chaise. Il avait dû tomber sans doute. Elle lui sourit. Les yeux plissés, il la regarde. Il lui dit quelques mots de loin. Elle a compris « Merci ».

Miles Davis. Jusqu’au bout de la nuit. Quand elle a ouvert les yeux, elle était dans son lit. Elle attendait. Elle ne savait plus trop quoi. Chaque nuit, ou chaque petit matin quand elle rentrait dans son lit, elle espérait. Elle finit par se lever et elle décida d’aller jusqu’à sa platine. Elle prit la pochette de ce vinyle. Elle le déposa religieusement. Une première note. Elle s’effondra. Là, sur le sol, une petite coccinelle, qui feint de se retourner et de l’observer. Si elle avait eu les yeux d’une femme, elle aurait reconnu la pochette de l’album. Quelques sons vaporeux. L’éternité. Pendant qu’elle pleurait, elle n’entendait plus aucune voix. Elle se rendormit à même le parquet.

6H14. Quand il arriva après quelques mois passés à traverser ce qui lui semblait rester de soi au fond là-bas, il la vit couchée, les yeux fermés, sa poitrine indiquait le trajet récurrent que l’air prenait dans son corps vivant. Il déposa son sac. Il remit en route le vinyle, se coucha à côté d’elle… un pied sur l’autre et la main dans la sienne…}

[ Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez… ]