Archives mensuelles : septembre 2023

03 septembre

[Parenthèse 19… ]

{La fine pluie chaude déversait son chagrin depuis quelques heures déjà. Le ciel tourmenté laissait entrevoir çà et là des possibilités d’éclaircies naissantes, de suite annihilées par des vagues incessantes de nuages noirs et épais qui laissaient peu de doute quant à l’issue de la vigueur des trombes d’eau qui allaient s’abattre d’ici quelques instants sur la ville.

Quelques bruits naissants à l’autre bout de la rue permettaient de penser que certains s’aimaient ardemment, au point de diffuser quelques sourires amusés à l’ensemble des voisins qui auraient osé garder des interstices ouverts pour que la vie collective s’immisce quelque peu dans une routine convenue et organisée.

De sa terrasse, installé sur une chaise provenant d’un ancien décor de théâtre qu’il avait ramassé quand celui-ci avait dû fermer, faute d’exploitant et de subsides publics déversés vers des collectivités plus rentables et surtout plus dociles à la pensée ambiante, il observait gentiment quelques insectes qui venaient se délecter et s’abriter sur les quelques feuilles des plantes ou fleurs qu’il avait disséminées sur ces 10 mètres carrés.

Dans un coin, un baffle diffusait quelques accords d’un jazz électronique vieux de quelques années. Il entendit la voix de Manon, sur le balcon du haut, lui demander d’augmenter le son. Il s’exécuta, sans dire un mot, elle savait qu’il souriait de toute façon. 

Pierre, à quelques encablures de là, enfin, si l’on veut être précis, de son jardin de l’autre côté du pâté de maison, l’interpella vigoureusement pour savoir s’il comptait venir ce soir à l’inauguration du bar à vin de sa fille. Il sentit, dans le rire joyeux de Manon, et aussi en voyant dépasser la tête de Julien à sa droite de l’immeuble d’à côté, qu’il ne pourrait y échapper. Les fiestas et les rassemblements collectifs, ce n’est pas vraiment sa tasse de thé, et il ne s’en cache pas. A cet instant, il entend la voix de Charlie, 27 ans au compteur, répondre à Pierre : « il viendra, il n’a pas le choix, compte sur moi ». Ils rigolent toutes et tous. Il se contente de sourire, celui qui dit juste : « je vous aime ». Elle passe sa main sur sa tête, et pose un bisou sur son crâne lisse : « coucou papa, on y sera avec Mateo. Et maman a dit qu’elle passerait aussi avec Raphaël. »

Il se lève, calmement. Il n’a pas encore dit un mot. Il la regarde, belle, indépendante, intelligente et chiante parfois aussi. Il va lui préparer un café, légèrement caramélisé, avec une pointe de lait d’avoine. Avec le temps, même si ces dons pour tout ce qui est proche de la cuisine et ses alentours est resté rudimentaire, il essaye de répondre aux envies des siens en observant leurs goûts, et à s’adapter. Vivre seul permet de toute façon de revenir à soi quand il le souhaite.

En revenant vers la terrasse, accompagné de deux cafés et trois cookies beurre salé, où sa fille s’est installée, et où les notes d’un vieil album de Bowie égrènent le temps passant, il sent son smartphone vibrer. Il dépose les cafés et les cookies sur la table. Il s’assied de l’autre côté, la pluie ayant doublé d’intensité. Charlie le regarde du coin de l’œil, il lui demande si cela va, sans savoir s’il parle du café, des cookies ou de la vie en général. Le smartphone vibre une nouvelle fois. Il s’excuse. Il lit le message. Il ne dit rien. Il regarde Charlie. « Cela va, Papa ? ». Il ne sait pas quoi répondre. Il respire un instant. « Je crois, oui. Et toi ? la vie ? »

Elle ne lui répond pas de suite. Elle dépose sa main sur la table, il la prend et ferme délicatement ses doigts sur les siens. Il ne reste plus à cet instant qu’un père et sa fille, et la voix de Bowie…}

[ Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez… ]