20 août

[Parenthèse 18… ]

{Le soleil plongeait délicatement au travers des entrailles laissées pour mortes sur les différentes pelouses le long du chemin qu’il avait emprunté pour s’évader au rythme crépusculaire de Wyatt E.

Il aimait naviguer intérieurement entre la sueur dégoulinant le long de ses membres, la respiration chancelante, toujours sur un fil, son t-shirt rouge emmagasinant les litres d’eau qui s’échappaient de son corps en cet instant et l’incandescence des guitares et de la batterie qui s’infiltrait plus profondément dans ses veines, sans doute dans son âme.

Après une heure de ce rythme incantatoire, il s’assit sur un banc à la lisière d’un bois, non loin de son habitat. Il déposa son regard sur la plaine devant lui, sur laquelle des familles se détendaient pour un repos mérité après, imaginait-il, une semaine éreintante à essayer de jongler avec les aspérités de la vie. Il nota, à sa droite, deux personnes plus âgées, qui se donnaient doucement la main. Il aimait observer ces gestes-là, pure moment de douceur qu’il intégrait au plus profond de soi. Il sentit que le plus vieux des deux l’observait également d’un coin de l’œil et lui sourit en plissant ses yeux. Son mari, ou son compagnon, en se retournant, fit de même. Il portait une belle chemise bleue, fleurie de divers motifs bariolés. Ils devaient avoir plus de 90 ans. Leur élégance et leur gentillesse à son égard le traversa. Dans un geste toujours très lent, il leur fit signe, délicatement, comme s’il ne fallait pas briser la quiétude qui s’était installée entre eux. 

Comme à son habitude, il se laissa alors dériver vers des noirceurs connues seulement de lui. Avec le temps, il les maitrisait. Ce qu’il sentait par contre, c’est que doucement, les maladies prenaient des chemins plus dévastateurs en lui. Petit à petit, sans faire de bruit, les muscles se tétanisaient plus brutalement, les picotements dans les doigts s’amplifiaient parfois plus dangereusement quand il avait ses mains sur le guidon ou sur le volant. Il se retrouvait parfois dans des endroits sans trop savoir ce qu’il faisait vraiment là. Plus subtilement, les phases dépressives s’insinuaient dans des périodes sensées être dénaturées, et la fatigue à combattre tout cela depuis maintenant des dizaines d’années commençait à se faire sentir. Il pensa à cet instant qu’il était peut-être temps d’aller se poser définitivement au Kérala, et s’asseoir face à la mer calmement, en méditant et priant sur la fin approchant, sans amertume, sans colère. Il avait vécu aussi bien qu’il pouvait. Il se mit à sourire, un peu bêtement, alors qu’au même moment, non loin du banc, une jeune femme demandait en marriage son compagnon, les rires et les pleurs accompagnant le « oui » tonitruant qu’il avait décoché en écho au « je t’aime » qu’elle avait prononcé.

Il venait à peine de se lever que son téléphone sonna. « Papa, tout le monde est là. On n’attend plus que toi. Tes petits-enfants se demandent s’il ne t’est rien arrivé. Manon a déjà sonné trois fois.  Je leur ai dit que tu devais certainement être parti courir et que tu allais arriver mais enfin, … ». Il laissa un peu de silence s’installer. Il sourit à nouveau, de ses sourires fatigués qui dessinaient la mélancolie et la gentillesse qui construisaient sa vie. « J’arrive… dans 5 minutes, je serai là… »

Sans lui laisser le temps de s’échapper à nouveau, son fils lui répondit : « On t’aime, papa, tu sais…». Il raccrocha. Avant de partir, il laissa dériver son esprit un instant en écoutant « cold little heart » s’insinuer dans ses veines indéfiniment…}

[ Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez… ]