Archives mensuelles : juillet 2023

23 juillet

[Parenthèse 16… ]

{8H52. Le mouvement du pédalier s’inscrivait dans une synchronicité presque parfaite. La fluidité de la fréquence des jambes indiquait qu’il avait totalement récupéré de sa chute survenue il y a trois ans maintenant. Il était presque resté un an dans le coma. A son réveil, il avait feint de ne se souvenir que de manière parcellaire de ce qui lui était arrivé. Il avait vu les sourires, les rires, et les larmes couler sur les joues de ses proches qui un à un étaient entrés par la porte mi-close du chemin 867, chambre 562, service de médecine physique et réadaptation. Ses enfants, dont son aîné avait laissé pousser une barbe du plus bel allant, l’entouraient pendant que la famille et les ami.es s’invitaient, les uns avec tendresse et champagne, les autres avec véhémence et chocolat. Il essayait de comprendre ce qu’une année passée sans y déposer un petit doigt pouvait engendrer comme distance physique et émotionnelle au quotidien. 

9H02. Le vent caressait sa peau. Depuis son retour parmi les vivants, il s’épilait l’ensemble du corps, de façon à lui permettre de mesurer l’étendue journalière des cicatrices qui jonchaient sa structure abîmée par la percussion des peaux et des muscles sur le sol graisseux d’une journée d’été pluvieuse. Il avait juste laissé repousser sa barbe, plus abondante, lui mangeant la moitié du visage. Il ne restait que son regard, quelques rides autour aussi. 

10h15. Il prend un peu d’eau. Il lâche son guidon quelques instants. Il sent l’équilibre instable, les vibrations légères d’un écart potentiel. Il sourit, reprend les commandes, revoit le muret sur lequel il s’est écrasé, chaque partie de son corps s’empalant sur les briques rouges. Et cette sensation. Unique. Celle de trouver la liberté. De pouvoir enfin s’échapper. Il augmente la fréquence de pédalage. Une petite côte, comme il y en a quelques-unes dans la région. Il s’est levé ce matin assez tôt. Il lui a juste laissé un mot sur le coin de la table. Elle n’aime pas le voir partir seul. Plus personne d’ailleurs. Il se sent constamment sous le joug des peurs. Il comprend. Mort cliniquement quelques secondes…

11h20. Le soleil tente une percée. Son combat est perdu d’avance. Les nuages se sont amoncelés, comme un jeu de Tetris vaporeux, chaque parcelle venant s’imbriquer dans la densité ouateuse de son semblable, noir, de plus en plus noir. Il attend les gouttes. Il les espère. Il a toujours aimé rouler sous la pluie abondante, les roues traçant une gouttière éphémère, à chaque virage, la tentation de ne pas freiner complètement. Sa respiration est profonde. Il n’arrive plus qu’à faire entrer l’air comme cela. Tout lui semble insignifiant, sauf leurs amours, chacun.e où ils et elles sont. Il ne parle à personne de ces instants où il a espéré que sa tête fracasse définitivement la brique qu’il a regardée quelques nanosecondes, figées dans son esprit. Il sait qu’il suffirait de refaire le même mouvement. Juste plus fort. Un rien plus fort.

12H15. Il dépose son vélo contre le mur. La terrasse est couverte. Il s’installe, commande un café, et constate qu’elle lui a envoyé 3 messages pour savoir si tout se passe bien. Plus subtile, sa fille lui a envoyé une photo de son lieu de villégiature avec son compagnon. Ses frères ont déjà répondu. Elle a dû leur dire, comme chaque fois qu’il part rouler seul. Il pose son casque, envoie une photo de son vélo, un emoji bras musclé, un cœur. Cela les calmera pour une heure, deux peut-être. Il ajoute qu’il les aime. Profondément. C’est pour cela qu’il s’est réveillé. Trop tôt encore. Là, il a juste eu le temps de prendre une bière avec Lui. Une bonne bière d’ailleurs, Il lui a juste tapé sur l’épaule, et lui a dit : « ils ne sont pas encore prêts… crois-moi ». Il remet ses écouteurs. Il respire tranquillement. Il augmente légèrement le son : 

« (…) on voudrait voir d’en haut / que poussent des ailes pour un rien / se réveiller nouveau/ s’apercevoir flou dans le lointain / quitter claquettes et banjos / quitter tout / quitter l’âme et voyager (…) » … 

Il ferme les yeux, murmure silencieusement… « Quitter tout… »… Il sourit…}

[ Prenez infiniment soin de vous…et de ceux que vous aimez..]

[JL Murat « Le monde intérieur »]